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Nadia ELLIS

La « délégitimation d’Israël » : usage du flou et positionnements stratégiques chez Obama, Abu Mazen et Netanyahou

Nadia Ellis
ADARR, Tel-Aviv

La « délégitimation d’Israël » : usage du flou et positionnements stratégiques chez Obama, Abu Mazen et Netanyahou1


Mots-clés: délégitimation, Israël, flou, Formule, Argumentation, Pathos, Discours politique

Introduction

Dans toute langue parlée, il existe des expressions qui rentrent dans le débat public de manière assez soudaine et en même temps d’une façon qui semble évidente; assez rapidement, des couches entières de la société commencent à employer ces expressions sans vraiment prêter attention au fait que, quelques mois seulement auparavant, elles n'existaient même pas. La "délégitimation d'Israël" est une de ces expressions. Depuis quelques années, en effet, la notion de "délégitimation d'Israël" est devenue monnaie courante en Israël et dans la communauté juive diasporique, et cette "formule" est rentrée dans toutes sortes de textes, discours, productions littéraires et scientifiques, ainsi que dans le langage courant.

C'est à Alice Krieg-Planque que nous devons la théorisation et conceptualisation de la notion de "formule": une séquence de lexèmes qui se cristallise dans l'activité discursive publique (à tous ses niveaux) à un certain moment historique, et qui "prend vie" en tant qu'unité de sens, malgré le fait que sa signification ne soit justement pas univoque ni unanimement établie. Cet "ensemble de formulations […], du fait de leurs emplois à un moment donné et dans un espace public donné, cristallisent des enjeux politiques et sociaux que ces expressions contribuent dans le même temps à construire" (Krieg-Planque 2009 : 7).

Alors que plusieurs études ont été consacrées à la genèse d'une formule ainsi qu’à ses caractéristiques linguistiques et discursives (Krieg-Planque 2003, 2006 et 2009), il reste encore beaucoup à faire dans le champ des stratégies argumentatives qu’elle autorise. Les caractéristiques linguistiques des lexèmes qui la composent permettent, en effet, un usage rhétorique et argumentatif riche et diversifié, dont il est question dans cet article.

Dans les pages suivantes, nous nous proposons d'analyser les caractéristiques de la formule "délégitimation d'Israël" et les stratégies argumentatives qui peuvent en découler ; plus précisément, nous souhaitons vérifier en quelle mesure une formule chargée d'enjeux politiques comme "délégitimation d'Israël" peut permettre à ses utilisateurs de se positionner politiquement face à un évènement, grâce à une stratégie argumentative qui se joue le plus souvent dans l'implicite, et non pas dans l'explicite, du texte.

La formule "délégitimation d'Israël"

L'unité lexicale complexe "délégitimation d'Israël" répond aux quatre critères qui définissent une formule :

(1) L'unité lexicale (simple ou complexe) est figée : en effet, dans l’espace public de discussion israélien, de la diaspora et des intellectuels spécialisés sur le sujet, la séquence "délégitimation d'Israël" est connue de tous dans sa forme cristallisée, sans qu'il y ait besoin de paraphraser ou expliquer ; si l'on paraphrase cette séquence, c'est justement parce que "si la formule existe aussi à travers ses paraphrases, elle n'existe pas en dehors d'une séquence figée bien identifiée qui les condense" (Krieg Planque 2009 : 69).

(2) L'unité lexicale est inscrite dans une dimension discursive : c'est grâce à ses nombreux emplois dans toutes sortes de discours que cette séquence se fige et devient un enjeu. Ainsi, c'est à force d'entendre parler de la "délégitimation d'Israël" dans tout genre de productions verbales (articles, émissions radiophoniques ou télévisées, discours, conversations) que l'on s'habitue à sa forme figée et qu’on commence à l'employer également.

(3) La formule fonctionne comme un référent social : en effet, le public israélien et le public Juif diasporique emploient la séquence "délégitimation d'Israël" sans qu'il y ait besoin d'expliquer de quoi il s'agit, ce qui laisse penser à un consensus sur sa signification. Cependant, pouvons-nous être sûrs que nous parlons tous de la même chose, quand nous utilisons la formule "délégitimation d'Israël"? La réponse ne peut qu'être négative, et c'est aussi pour cette raison qu'il y a toujours polémique autour de cette formule.

(4) La formule est porteuse d'un caractère polémique : étant donnée la nature polythétique des unités lexicales employées (des "mots complexes, qu'on ne saurait sans réduction faire rentrer dans une définition de type classique") (Boudon 1995 : 535), la polémique concerne souvent la signification même de l'unité lexicale. En outre, "parce qu'elle est porteuse d'une valeur de description des faits politiques et sociaux" (ibid. : 104), la "délégitimation d'Israël" implique des enjeux socio-politiques très importants (comme nous allons le voir dans nos exemples), autour desquels la polémique ne manque certainement pas.

Analysons donc les unités lexicales qui composent notre formule, et les avantages argumentatifs qu'elles offrent.

Les avantages argumentatifs de la formule "délégitimation d'Israël"

Une formule représente un grand atout dans la construction d'une argumentation (l'argumentation consistant dans l'utilisation de moyens verbaux pour assurer l'accord d'un certain groupe sur des sujets plus ou moins controversés), et ce grâce à une de ses caractéristiques principales : le flou, qui est défini par Krieg-Planque comme une "ressource que la langue offre à ses utilisateurs" (Krieg-Planque 2012 : 155) et non pas comme "un problème des énoncés" (ibid.). Nous avons vu en effet que la signification d'une formule ne fait pas l'unanimité ; les raisons de ce manque de consensus se trouvent, entre autres, dans les lexèmes mêmes qui constituent la séquence "délégitimation d'Israël" :

a. DELEGITIMATION: la nominalisation d'un verbe représente un ressort formidable pour la création de flou dans un discours ; en effet, elle "rend facultatives les mentions de temps, de mode et d'actants impliqués dans un procès dont elle n'est plus que le reste et dont elle peut s'autoriser à ne rendre compte qu'incomplètement […] par nominalisation d'action on désigne des noms qui tiennent lieu d'un procès dont ils sont, ou du moins semblent être au plan sémantique, la transformation". (ibid. : 209-210).

Dans notre cas, le verbe "délégitimer" désigne l'action de faire perdre à quelqu'un (ou à quelque chose) sa légitimité ; en même temps, la légitimité en question peut relever du droit (par exemple: une enfant "légitime" est un enfant né dans un cadre de légalité) ou des mœurs (une question "légitime" est une question moralement valable, justifiée), ce qui nous met face à une première distinction qui ne trouve pas d'expression dans la nominalisation du verbe qui tient lieu donc de deux actions aux enjeux très différents dans un seul terme. Alors que cette distinction n’est pas plus claire dans le verbe même, dans sa nominalisation c’est l’absence du sujet qui rend la compréhension contextuelle plus difficile : en présence d’un « auteur » qui « délégitime quelque chose » on peut mieux comprendre de quelle légitimité il s’agit, alors qu’en absence de cet auteur (la « délégitimation de quelque chose » - par qui ? par quoi ?) il est plus difficile d’établir cette distinction. Deux orateurs qui utiliseraient cette même formule, donc, se réfèreraient-ils au même type de légitimité ? Ou même un seul orateur, se réfère-t-il toujours au même type de légitimité ? La distinction se perd, en offrant plusieurs ressources discursives et rhétoriques à l’orateur. La nominalisation a en outre "une double capacité à former un préconstruit et à supporter l'indétermination" (ibid. : 210) – dans notre cas, le préconstruit ("la trace d'un procès qui aurait été exprimé ailleurs" (ibid. : 209)) est qu'il existe un processus de délégitimation qui rend possible l'élimination de la légitimité d'un Etat jusqu’à son démantèlement, ce qui n'a en réalité aucun fondement historique.

b. ISRAEL: qu'entendons-nous par "Israël" quand on dit qu'il est délégitimé ?

Il faut se rappeler que le nom d'un pays est porteur de sens, et que ce sens est loin d'être univoque. Le toponyme est en effet un "déterminant doté d’une polyréférentialité impliquant sa polysémie" (Paveau 2008 : 23); en d'autres mots, le signe "Israël" se réfère à une variété de significations qui sont influencées par le contexte socio-culturel du locuteur et de son auditoire, ainsi que par le moment historique auquel la production verbale se fait. Cette aptitude à la «polyréférentialité» permet également une sémiotisation particulière de contenus symboliques variés, selon Georgeta Cislaru qui a consacré sa thèse de doctorat à l'étude sémantique et discursive des noms de pays ; cela signifie que "le toponyme n’accomplit pas seulement une dénomination géographique, mais dessine des cheminements sémantiques complexes, contingents et parfois originaux, à travers les cadres culturels, identitaires, affectifs et mémoriels d’un sujet ou d’un groupe" (Paveau 2008 : 23). Ainsi, le nom d'un pays peut être porteur, pour quelqu'un qui y aurait passé son enfance, de significations liées à ses propres souvenirs ainsi qu'à des sentiments très personnels ; une autre personne qui n'aurait jamais visité ce même pays ne pourrait pas s'empêcher d'attacher des significations tout à fait différentes au même nom de pays.

La polyréférentialité du toponyme ne s'arrête pas là : le toponyme peut aussi désigner, concomitamment ou en alternance, plusieurs référents sans que cela soit dû à l'entrée en jeu de sentiments ou de souvenirs : un même toponyme, souvent grâce au recours à la métonymie, peut en effet désigner l’entité géographique, ou la nation, ou le gouvernement, ou même une équipe de football : "le fonctionnement en discours du […] toponyme, sa place dans les fonctionnements sociaux et dans les argumentations politiques, le rôle qu’il joue dans l’élaboration par les sujets d’organisateurs de l’environnement social et culturel, apportent suffisamment de démonstrations de ses « potentialités signifiantes » (l’expression est de Paul Siblot)". (ibid. : 24-25)

En plus de cela, la dénomination d'un toponyme "se teinte d’idéologie à l’encontre de toute systématique, au hasard des alliances, de ce qui est censé être « politiquement correct » ou, au contraire, des inimitiés géopolitiques. […] La dénomination d’un toponyme n’est pas neutre politiquement […] C’est que les noms de lieux subissent une influence qu’on peut qualifier de « poids de l’histoire» : soit que le lieu change de nationalité et de langue, soit qu’il entretienne des liens historiques puissants avec une culture donnée" (Grass 2006 : 661 -666). Il est très facile d'imaginer comment le toponyme "Israël" peut être chargé d'une longue série d'influences allant du contexte géopolitique, en passant par le sentiment d'appartenance ou le rejet total, jusqu'aux effets de sens obtenus par l'hypermédiatisation du conflit Israélo-Palestinien. Ainsi, en parlant de "délégitimation d'Israël", il y a peu de doutes qu'un Juif de la Diaspora charge le toponyme "Israël" d'un tout autre sens qu'un Palestinien de Ramallah ou même un Israélien de Tel Aviv, pour qui d'ailleurs Israël n'est certainement pas la même chose que pour un Arabe Chrétien résidant à Jérusalem. Quel Israël est donc délégitimé ? "Le sens polymorphe étant fixé dans et par le discours, seul un cadre discursif est susceptible de nous livrer la configuration sémantique des noms de pays". (Cislaru 2005 : 121)

Le flou que l'on vient de décrire est présent dans toute argumentation contenant la formule dont nous traitons et il est particulièrement exploité dans le champ du discours politique qui, par définition, cherche à obtenir un consensus auprès de son public : se prêtant à de multiples interprétations, la formule "délégitimation d'Israël" fait assez facilement l’objet d’un consensus généralisé.

Un autre avantage de la formule en question est sa capacité de faire appel au pathos, aux sentiments du public qui se sent concerné par ce sujet si urgent dans le discours médiatique et politique. La formule "délégitimation d'Israël" est en effet une formule qui circule principalement en Israël et dans les milieux Juifs diasporiques, où elle peut faire appel à une doxa Israélienne et Juive qui lit dans le toponyme "Israël" le havre géopolitique d'un peuple persécuté et épuisé. En d'autres mots, l'auditoire Israélien et Juif ne voit pas du tout dans la "délégitimation d'Israël" un quelconque phénomène politique à analyser : il y lit un chapitre supplémentaire de la longue histoire de persécutions du Peuple Juif. Dans cette doxa juive qui est susceptible de resurgir à chaque emploi de la formule, le mot "délégitimation" peut facilement résonner avec "persécution" et le complément "Israël" avec "Juif".

Un orateur connaissant bien son public pourrait ainsi aisément exploiter ces deux caractéristiques de la formule, le flou et l'appel au pathos, pour glisser la "délégitimation d'Israël" dans tout discours recherchant le consensus d'un public Juif ou Israélien (c'est bien le cas pour certains hommes politiques). La capacité à faciliter l’accord n'est cependant pas le seul atout de notre formule; elle constitue aussi, en effet, un véritable outil rhétorique aux enjeux encore plus importants. Par ses nombreux sous-entendus (au sens où Ducrot les entend : "[…] le posé est ce que j'affirme en tant que locuteur, […] le sous-entendu est ce que je laisse conclure à mon auditeur" (Ducrot 1984 : 20)), elle permet au locuteur de se positionner sur le plan politique, sans pour autant exprimer ce positionnement de manière explicite.

Le positionnement du locuteur face aux questions politiques

Nous avons vu que la formule est un "référent social, c'est-à-dire un signe qui signifie quelque chose pour tous à un moment donné" (Fiala et Ebel, cités dans Krieg-Planque 2009 : 55) ; cependant, l'emploi diffusé de ce référent social n'implique pas que sa signification fasse l'unanimité auprès de ses utilisateurs. Il s'agit plutôt d'un "passage obligé" pour tous les acteurs à l'intérieur d'un certain discours social à un certain moment historique. Dans ce sens, nous pouvons voir par ses multiples usages que la "délégitimation d'Israël" est non seulement bel et bien devenue un référent social pour tous ceux qui rentrent dans l'arène du discours politique concernant Israël, mais aussi que c'est l'emploi même de cette formule qui permet de signifier le positionnement du locuteur à l'intérieur de cette arène. En d'autres termes, un homme ou femme politique qui choisit d'employer cette formule dans une de ses productions verbales officielles accomplit, par ce même emploi, un acte de positionnement politique dont les enjeux sont à la fois argumentatifs et stratégiques. Parler de "délégitimation d'Israël" n'est en effet pas un simple acte de langage, car l'adoption (ou le refus) même de cette formule au sens si controversé constitue une déclaration d'accord ou de désaccord avec la vision du monde de ceux qui l’ont lancée les premiers : les Israéliens. Nous verrons dans des exemples concrets, en effet, que cette formule a été employée par des locuteurs très éloignés les uns des autres sur le plan politique ; c'est justement à travers les argumentations que ceux-ci construisent autour de la formule qu'il est assez aisé de retrouver leurs prises de positions politiques par rapport à l'Etat d'Israël.

Le lancement de la formule dans le discours politique

Alors qu'il est toujours très difficile de repérer le tout premier usage d'une formule dans sa forme cristallisée, dans le cas de l'emploi de "délégitimation d'Israël" à l'intérieur des discours politiques il est relativement aisé de repérer la manière dont cette formule est rentrée sur la place publique.

Les premiers emplois de l'expression "délégitimation d'Israël" (à l'époque, pas encore une formule) remontent à 1975, quand l'ambassadeur Américain à l'ONU Daniel Patrick Moynihan définît la résolution 3379 de l'Assemblée générale des Nations Unies décrétant que «le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale»2 comme de la "délégitimation d'Israël". Nous retrouvons quelques occurrences pendant les années suivantes (pas nécessairement concernant la résolution de l'ONU, car c'est souvent en relation avec la négation de la Shoah que l'on parle de "délégitimation du Sionisme" ou "d'Israël"), mais ce n'est qu'en 2001, suite à la World Conference against Racism (WCAR) (Conférence Mondiale contre le Racisme) qui a lieu à Durban, que cette expression prend une vraie place dans le discours public jusqu’à devenir une formule quelques années plus tard. Si en 2001, en Israël, certains instituts de recherche sur l'antisémitisme commencent à agiter une sonnette d'alarme à propos d'une campagne de "délégitimation d'Israël" de la part des pays arabes et des Palestiniens en particulier3, c'est suite à l'opération militaire Plomb Durci de Décembre 2008 (et le Rapport Goldstone subséquent) que la formule devient vraiment telle : les lexèmes se figent, le grand public en parle, tout le monde croit savoir de quoi il s'agit, et un grand débat s'ouvre sur le phénomène, sa signification et ses enjeux. La formule commence aussi à apparaître de plus en plus fréquemment dans les déclarations et discours des leaders politiques israéliens, qui les premiers dénoncent sur la scène internationale ce phénomène souvent décrit comme aussi dangereux que la tentative de l'Iran de construire une bombe atomique.

Sur un corpus de 43 discours prononcés entre Janvier 2009 et Février 2013 par les dirigeants d'Israël, l'Autorité Palestinienne, Etats-Unis, France, Angleterre et Italie, où l'on retrouve des occurrences de la formule dans sa forme figée ainsi que certaines de ses variantes (ou des absences significatives), jusqu’à 30 sont prononcés par les seuls leaders israéliens : ceux qui se définissent comme les victimes de la "délégitimation" en question sont en fait les principaux utilisateurs de la formule même, ce qui reste vrai jusqu’à nos jours.

Bien que la "délégitimation d'Israël" ne devienne une vraie formule qu'en Israël (ou auprès d'un public juif à l'étranger), le phénomène devient incontournable pour tous ceux qui s'expriment à propos d'Israël ou du conflit Israélo-Palestinien. C'est ainsi que le 19 Mai 2011, de manière quelque peu surprenante, le Président des Etats-Unis Barack Obama emploie pour la première fois devant un public américain la formule "délégitimation d'Israël". Le fait ne passe pas inaperçu.

Obama, Abbas et Netanyahou face à la "délégitimation d'Israël"

Le 24 septembre 2011, le président Mahmoud Abbas demande officiellement à la tribune des Nations Unies l'adhésion de l'État palestinien à l'ONU.

La demande du président Abbas, annoncée officieusement déjà un an auparavant, devient un sujet incontournable pour les leaders des trois pays impliqués dans cette démarche : l'Autorité Palestinienne même, bien sûr, mais aussi Israël et les Etats-Unis. Ces derniers déclarent dès le début que si la demande devait atteindre le Conseil de Sécurité de l'ONU, ils mettraient leur veto pour que la résolution ne passe pas et qu'un Etat Palestinien ne soit pas créé.

C'est dans ce contexte que les leaders politiques de ces trois pays prennent la parole ; parmi ces prises de parole, certaines définissent cette demande palestinienne comme de la "délégitimation d'Israël". Le ping-pong discursif qui se crée autour de cette équation voit le Président American Barack Obama lancer la balle le premier, et Abu Mazen répondre du podium même de l'ONU. Le Premier Ministre Israélien Benjamin Netanyahou, en revanche, évite d'employer la formule dans ce contexte, alors qu'il en est un fervent utilisateur dans des dizaines d'interventions (précédentes et subséquentes) face à un public Israélien et/ou juif diasporique. Il est impossible de ne pas remarquer dans ces emplois (ou dans le manque d'emploi) une stratégie de positionnement politique face à la question israélo-palestinienne.

Le discours de Barack Obama :

Barack Obama prend la parole le 19 Mai 2011 au Département d'Etat pour prononcer un long discours sur le Moyen Orient et sur la politique américaine qu'il préconise dans la région4. Le discours, considéré comme le plus important sur la politique américaine au Moyen Orient après le discours du Caire de 2009, est diffusé en direct par la télévision dans le monde entier. Il s'agit donc là d'un cas typique de "double adresse" (Cfr. Amossy 2012) : Obama s’adresse directement à un auditoire américain présent dans la salle, tout en s’adressant à l'ensemble de la population américaine, ainsi qu’à des spectateurs israéliens et palestiniens qui le suivent de l'autre côté du monde, en même temps.

Dans la plus grande partie de son discours, Obama parle du "Printemps Arabe" qui a commencé quelques mois auparavant (18 décembre 2010) en Egypte. Il ouvre son discours en disant que "Aujourd'hui, je souhaite parler de ce changement – les forces qui le guident, et la manière dont nous pouvons répondre en avançant nos valeurs et en renforçant notre sécurité". Il rappelle le succès des Etats-Unis dans la mise à mort d'Osama Bin Laden et décrit ensuite la situation dans chacun des pays touchés par le Printemps Arabe. Ce n'est qu'en conclusion d'un discours pivotant autour des idéaux de liberté et de responsabilité qu'Obama touche à une autre "pierre angulaire de notre approche a la région": "la recherche de la paix", ce qui indique que le moment est venu de parler du conflit israélo-palestinien:

"Mon administration a travaillé avec les intéressés et avec la communauté internationale pendant plus de deux ans pour mettre fin à ce conflit, et pourtant les attentes ont été déçues. Les activités d'implantation Israéliennes continuent. Les Palestiniens ont quitté la table des négociations. Le monde regarde ce conflit sur lequel on n’a cessé de revenir pendant des décennies, et y voit une impasse. Et en effet, certains soutiennent qu'avec tout le changement et l'incertitude qui caractérisent la région, il n'est tout simplement pas possible d'avancer.

Je ne suis pas d'accord. Au moment où les peuples du Moyen Orient et d'Afrique du Nord se débarrassent des poids du passé, le désir d’une paix durable qui mette fin à ce conflit et résolve toutes les revendications se fait plus urgent que jamais." (je traduis)

"My administration has worked with the parties and the international community for over two years to end this conflict, yet expectations have gone unmet. Israeli settlement activity continues. Palestinians have walked away from talks. The world looks at a conflict that has grinded on for decades, and sees a stalemate. Indeed, there are those who argue that with all the change and uncertainty in the region, it is simply not possible to move forward.

I disagree. At a time when the people of the Middle East and North Africa are casting off the burdens of the past, the drive for a lasting peace that ends the conflict and resolves all claims is more urgent than ever."

Obama construit tout d'abord une image de forte déception vis-à-vis des Israéliens comme des Palestiniens, qui n'ont pas su être à la hauteur de (ses) attentes; le monde aussi est déçu, nous dit-il, et nous en sommes arrivés à une impasse totale ("il n'est tout simplement pas possible d'avancer"). Pourtant, Obama y croit encore: c'est le moment où le Moyen Orient se libère du poids du passé, et c'est donc le moment où une paix définitive est plus urgente que jamais. Et c'est ici qu'Obama introduit la notion de délégitimation d'Israël:

"Pour les Palestiniens, les efforts de délégitimation d'Israël achopperont sur un échec. Des actions symboliques visant à isoler Israël aux Nations Unies en Septembre, ne créeront pas un état indépendant. Les leaders palestiniens n'obtiendront ni la paix ni la prospérité si le Hamas persévère dans la voie de la terreur et du rejet. Et les Palestiniens ne réaliseront jamais leur indépendance en niant le droit d'Israël à l'existence." (je traduis)

"For the Palestinians, efforts to delegitimize Israel will end in failure. Symbolic actions to isolate Israel at the United Nations in September won't create an independent state. Palestinian leaders will not achieve peace or prosperity if Hamas insists on a path of terror and rejection. And Palestinians will never realize their independence by denying the right of Israel to exist."

Obama affirme que les efforts des Palestiniens pour délégitimer Israël échoueront. Mais de quoi parle-t-il exactement? Ses propos sont ambigus; cependant on pourrait comprendre que la délégitimation selon Obama consiste en:

  • Des actions symboliques pour isoler Israël aux Nations Unies en Septembre

  • L'insistance à continuer sur le chemin de la terreur et du refus

  • Le déni du droit d'Israël à l'existence

  • Alors que la façon dont le discours définit la délégitimation reste ambigüe, cette interprétation trouve confirmation dans un autre discours prononcé par Obama seulement trois jours plus tard : il s'agit de ses remarques au public de l'AIPAC, l'association qui se définit comme le "lobby américain pro-Israël"5. C'est un discours qui s'adresse à quelques milliers de personnes en salle, soutenant tous fortement Israël, ainsi qu'à un public bien plus large qui le suit de la maison en Israël comme aux Etats-Unis. Obama introduit la notion de délégitimation dans un contexte strictement lié à l'engagement des Etats-Unis pour la sécurité d'Israël :

    "Vous pouvez aussi voir notre engagement envers la sécurité d'Israël dans notre opposition constante à toute tentative de délégitimation de l'Etat d'Israël. Comme je l'ai dit aux Nations Unies l'année dernière, "l'existence d'Israël n’est pas sujet à débat", et "toute tentative d'ébrécher la légitimité d'Israël se heurtera toujours à l'opposition inébranlable des Etats-Unis".6

    Ainsi, quand la Conférence de Durban a mis en avant des sentiments anti-israéliens, nous nous en sommes retirés. Après le Rapport Goldstone, nous avons défendu avec force le droit d'Israël à l'autodéfense. Quand un effort a été fait pour impliquer les Nations Unies dans des sujets qui devraient être résolus à travers des négociations directes entre Israéliens et Palestiniens, nous avons posé notre veto. […] J'ai répété à plusieurs reprises que les problèmes de fond ne peuvent être négociés qu’à travers des négociations directes entre les deux parties." (je traduis)

    "You also see our commitment to Israel’s security in our steadfast opposition to any attempt to de-legitimize the State of Israel. As I said at the United Nations last year, “Israel’s existence must not be a subject for debate,” and “efforts to chip away at Israel’s legitimacy will only be met by the unshakeable opposition of the United States.”

    So when the Durban Review Conference advanced anti-Israel sentiment, we withdrew.  In the wake of the Goldstone Report, we stood up strongly for Israel’s right to defend itself. When an effort was made to insert the United Nations into matters that should be resolved through direct negotiations between Israelis and Palestinians, we vetoed it. […] Now, I have said repeatedly that core issues can only be negotiated in direct talks between the parties."

    Les Etats-Unis luttent donc contre ce qu'Obama appelle la "délégitimation d’Israël" :

    (a) en se retirant de la conférence de Durban de 2001

    (b) en s'opposant au rapport Goldstone suite à l'opération Plomb Durci

    (c) et posant leur veto quand on a essayé d'introduire à l'ONU des sujets qui doivent être traités à la table des négociations (voici donc encore une fois l'équation "demande Palestinienne à l'ONU = délégitimation d'Israël").

    Comment Obama parvient-il, dans les deux discours, à lier la "délégitimation" à la demande d'Abu Mazen à l'ONU ? Ce lien ne parait pas être justifié par un raisonnement logique : en quoi la demande de reconnaissance d'un Etat Palestinien constituerait-elle un acte de négation de la légitimité (morale ou légale, peu importe) d'Israël ? Est-ce que la légitimité d'Israël est liée dans un rapport binaire à celle de l'Etat Palestinien, la reconnaissance de l'un impliquant de quelque manière l'illégitimité de l'autre?

    Le raisonnement semble invalide, ce qui ne passe pas inaperçu. Plus d’un journaliste s'interrogera sur le discours d'Obama, en en dénonçant le manque de logique7. Pourtant, l'équation établie par le Président américain semble « marcher » dans le flux de son discours, et cela est dû à ce que l'on appelait plus haut la capacité de la formule à faire appel au pathos du public. Dans les deux discours, en effet, Obama introduit la notion de délégitimation dans un contexte où il essaie de faire preuve de l'engagement américain envers Israël ; dans les deux cas, il parle de sécurité, d'engagement et d'amitié. Dans ce contexte, le flou de la formule est favorable pour faire appel aux sentiments du public – un public politiquement pro-israélien comme celui du Congrès (principalement Républicain à l'époque) dans le premier cas, un public ouvertement pro-israélien comme l'AIPAC dans le second, et un grand public traditionnellement pro-israélien qui le suit de la maison dans les deux cas. Le message qui passe, s’il n’est pas maximalement explicite, est du moins chargé de mots clés qui touchent la doxa typique des pro-israéliens : sécurité, légitimité, engagement, Palestiniens, terreur. Voici qu'à travers l'emploi de la formule, Obama réitère et confirme son positionnement politique : il est du côté de ses amis israéliens, au point d'en adopter le premier une formule discursive qui ne circule (pour ce qui est du monde politique) que chez eux. Alors que le sujet n'est pas étranger à la presse américaine, aucun leader politique non-Israélien ne s'est encore aventuré sur le terrain de la "délégitimation d'Israël" devant un public non-israélien ou non-juif. La démarche d'Obama ne passe pas inaperçue ; l'Autorité palestinienne est ouvertement accusée de faire de la "délégitimation d'Israël" : Mahmoud Abbas va devoir répondre.

    Le discours de Mahmoud Abbas :

    C'est du podium des Nations Unies, le 23 Septembre 2011, qu'Abu Mazen8 se défend des accusations du Président Obama9 à travers une intervention à la forte dimension polyphonique au sens bakhtinien : à plusieurs reprises, les segments du discours "produit" par Abu Mazen se réfèrent au discours "représenté" d'Obama10.

    Suite à une longue tirade énumérant un par un les "crimes contre le Peuple Palestinien" dont Abbas accuse "le Pouvoir Occupant" (c'est ainsi qu'il appelle Israël à plusieurs reprises), c'est donc par ces mots qu'il répond point par point à Obama:

    "Lorsque nous amenons notre situation difficile et notre cas sur cette tribune internationale, c'est une confirmation de notre recours à une option politique et diplomatique et c'est une confirmation du fait nous n’adoptons pas de mesures unilatérales. Nos efforts ne tendent pas à isoler Israël ou à le délégitimer ; nous souhaitons plutôt faire reconnaître la légitimité de la cause du Peuple Palestinien. Nous visons seulement à délégitimer les activités de colonisation et l'occupation et l'apartheid et la logique de la force impitoyable, et nous croyons que tous les pays du monde sont là-dessus avec nous." (je traduis et je souligne)

    "When we bring our plight and our case to this international podium, it is a confirmation of our reliance on the political and diplomatic option and is a confirmation that we do not undertake unilateral steps. Our efforts are not aimed at isolating Israel or de-legitimizing it; rather we want to gain legitimacy for the cause of the people of Palestine. We only aim to de-legitimize the settlement activities and the occupation and apartheid and the logic of ruthless force, and we believe that all the countries of the world stand with us in this regard." (je souligne)

    Abbas commence par nier l'accusation d'unilatéralité lancée par Obama (qui disait: "J'ai répété à plusieurs reprises que les problématiques principales peuvent être négociées seulement à travers des négociations directes entre les deux parties ") et répétée par Netanyahou à plusieurs reprises (dont la dernière en date est une déclaration du Premier Ministre une semaine auparavant : "Quand l'Autorité Palestinienne abandonnera ses mesures futiles, et avant tout sa décision unilatérale de faire appel aux Nations Unies, elle trouvera en Israël un partenaire pour les négociations et pour la paix" (je traduis) ; "when the Palestinian Authority will abandon its futile measures, firstly its unilateral decision to approach the UN, it will find Israel as a partner for negotiations and peace"). Son argument se base sur l'idée que présenter son cas devant un forum international est bien la preuve qu'il interagit avec d'autres acteurs, et que ce qu'il fait n'est donc pas unilatéral. Alors qu'Obama se référait bien sûr à une unilatéralité face aux Israéliens, Abbas fait glisser le sens de cette accusation dans un sous-entendu censé prouver que, de son côté, il ne fait rien de blâmable. Et c'est d'ailleurs par le même type d'argument qu'il continue : "nos efforts ne sont pas voués à isoler Israël ou à le délégitimer ; c'est plutôt la légitimité pour la cause du Peuple Palestinien que nous souhaitons". Encore une fois, Abbas montre par son argument qu'Obama se trompe et que non seulement il ne souhaite pas délégitimer Israël, mais que c'est bien de l'opposé qu'il s'agit : c'est la légitimité pour sa propre cause qu'il cherche, pas l'illégitimité de l'autre. Abbas marque ainsi que la quête de légitimité des Palestiniens n’est en rien liée à la délégitimation des Israéliens, réfutant ainsi l'équation faite par Obama dans ses discours. Pourtant, immédiatement après il exprime quand même un souhait de délégitimation : ce sont les "activités de colonisation", ainsi que l'"occupation" et l'"apartheid" et la "logique de la force impitoyable" qu'il veut délégitimer, ou en d'autres mots tous les crimes dont il a accusé Israël pendant toute la première partie de son discours. Il est intéressant de s'attarder ici sur le toponyme "Israël" tel qu'il est employé par Abbas : le nom du pays est employé de manière parfaitement interchangeable avec "Pouvoir Occupant" (identification stéréotypique: "un cas d’emblématisation, le plus souvent (mais pas toujours) péjorante, éventuellement stigmatisante" (Boyer 2008 : 12)), ne laissant pas beaucoup de marge d'erreur au sens qu'Abu Mazen entend : Israël est justement celui qui "construit des colonies", "confisque des terres Palestiniennes", "détruit la vie des familles palestiniennes grâce à son Mur d'Annexion", maintient une "politique de purification ethnique", "assassine des Palestiniens", "essaie de redessiner les frontières de la West Bank" et ainsi de suite. Si d'une part, donc, Abbas dit ne pas souhaiter délégitimer "Israël", d'autre part il affirme vouloir délégitimer tout ce qu'il a auparavant décrit comme justement être Israël. Alors qu'on pourrait avoir l'impression qu'Abbas détourne habilement l'objet de la délégitimation en parlant d'"activités illégitimes" d'Israël au lieu de parler de l'état d'Israël même, en réalité l'objet de sa délégitimation n'est point différent: ces "activités illégitimes", justement, c'est la représentation même qu'il se fait d'Israël. Abbas glisse d'ailleurs cette même équation (activités illégitimes = Israël ; donc délégitimer les activités illégitimes d'Israël = délégitimer Israël tout court) dans un autre passage de son discours:

    "Soyez assurés que ce soutien pour notre peuple est plus précieux pour eux que vous ne pouvez l'imaginer, car il leur fait sentir que quelqu'un est à l'écoute de leur narratif et que leur tragédie, ainsi que les horreurs de la Nakba et de l'occupation qui les ont tant fait souffrir, ne sont pas ignorés. Aussi, [ce soutien] renforce l'espoir qui découle de la conviction que la justice est possible dans ce monde. La perte de l'espoir est l'ennemi le plus féroce de la paix et le désespoir est le meilleur allié de l'extrémisme.

    Je le dis: le temps est venu pour mon peuple courageux et fier, après des décennies de déplacement et d'occupation coloniale et de souffrance incessante, de vivre comme les autres peuples sur terre, libre dans une patrie souveraine et indépendante." (je traduis)

    "Be assured that this support for our people is more valuable to them than you can imagine, for it makes them feel that someone is listening to their narrative and that their tragedy and the horrors of Al-Nakba and the occupation, from which they have so suffered, are not being ignored. And, it reinforces their hope that stems from the belief that justice is possible in this in this world. The loss of hope is the most ferocious enemy of peace and despair is the strongest ally of extremism.

    I say: The time has come for my courageous and proud people, after decades of displacement and colonial occupation and ceaseless suffering, to live like other peoples of the earth, free in a sovereign and independent homeland."

    A travers l'emploi de ce « et » (un connecteur d’addition du type distributif), Abbas pose une équivalence catégorielle entre la "Nakba" (la "catastrophe" : pour les Arabes, la naissance de l'état d'Israël en 1948) et l'occupation11 : le sous-entendu est que la naissance d'Israël en 1948 constitue le début même de l'occupation (qu'il admet délégitimer), et non pas la guerre de 1967 qui voit Israël prendre possession de la Cisjordanie. L'occupation qu'Abu Mazen délégitime n'est donc pas seulement celle de la Cisjordanie : c'est celle de tout le territoire sur lequel surgit l'Etat d'Israël depuis sa création. Nous trouvons d'ailleurs une troisième confirmation de ce sous-entendu dans les "décennies de déplacement et occupation coloniale" : encore une fois, ce « et » distributif relie un évènement de 1948 (le déplacement de ceux qui deviendront, jusqu’à nos jours, les "réfugiés palestiniens") à l'occupation (censée être celle de 1967).

    Si le posé d'Abu Mazen est tranchant ("Je ne souhaite pas délégitimer Israël"), le sous-entendu au sens ducrotien ne peut être plus clair : "Je souhaite précisément délégitimer Israël, car la naissance même d'Israël en 1948 constitue une occupation illégale de nos terres".

    Voici qu'Abu Mazen aussi arrive à se positionner sur la carte politique à travers l'emploi de la formule, et son positionnement est on ne peut plus éloigné de celui d'Obama : non seulement il refuse l'équation faite par le Président Américain (en rejetant donc le discours israélien qui circule à l'époque), mais il exprime indirectement un refus de l'existence même de l'Etat d'Israël. Si Obama réitérait que “l'existence d'Israël ne doit pas être un sujet de débat”, Abbas lui répond implicitement qu’elle doit l'être au contraire.

    Tous les ingrédients de la formule sont ainsi présents : le flou, qui permet à Abu Mazen d'attribuer à la "délégitimation d'Israël" un tout autre sens (si pour Obama il s'agissait de la demande palestinienne a l'ONU, pour Abbas il s'agit du juste combat pour dénoncer l'illégitimité du "Pouvoir Occupant" depuis la création d'Israël en 1948), entre autres grâce à la polyréférentialité du toponyme qui permet très facilement le glissement de sens ; l'appel au pathos, qui se fait grâce à un argument où le refus explicite de la formule permet à Abbas de réitérer sa position de victime face au "Pouvoir Occupant" ("ce n'est pas de leur légitimité qu'il est question", semble-t-il dire, "c'est de la nôtre") ; et le positionnement stratégique : l'emploi de la formule effectué par Abbas lui permet (en réfutant l'accusation lancée par Obama) de se positionner facilement face aux Etats-Unis, car non seulement il est à l'opposé de ce dont le Président américain l'accuse, mais il pense "que tous les pays du monde sont avec [lui] sur ce sujet" (appel au sens moral des représentants des pays présents en salle).

    Le discours de Netanyahou :

    Pour conclure, il est intéressant de voir la façon dont Benjamin Netanyahou arrive à éviter l’emploi de la formule, un acte qui lui permet de faire comprendre son positionnement politique face au sujet qui préoccupe les Nations Unies et le monde ce jour-là. Sur le podium des Nations Unies, quelques heures à peine après l'intervention d'Abbas, le Premier Ministre israélien prononce un discours12 qui est entièrement centré sur ce qu'il appelle la "vérité"; suite à un incipit dont le but est de prendre ses distances du forum même où il se trouve:

    "C'est ici, en 1975, que le désir millénaire de mon peuple de restaurer notre vie nationale dans notre ancienne patrie biblique -- c'est alors qu’il a été […], honteusement étiqueté racisme. Et c'est ici, en 1980, juste ici, que l'accord de paix historique entre Israël et l'Egypte n'a pas été fait l’objet de louanges ; il a été dénoncé! Et c'est ici, chaque année, qu'Israël est injustement pointé du doigt et condamné. [Israël] a été pointé du doigt et condamné plus que toutes les nations du monde réunies. Vingt-et-une des 27 résolutions de l'Assemblée Générale condamnent Israël - la seule vraie démocratie au Moyen-Orient. Voilà bien un aspect désolant de l'institution des Nations Unies. C'est un théâtre de l'absurde. Ce n'est pas seulement le fait que [les Nations Unies] assignent à Israël le rôle du méchant ; c’est qu’elles attribuent souvent aux vrais méchants les rôles principaux : la Libye de Kadhafi a présidé le Conseil des Droits de l'Homme des Nations Unies; l'Irak de Saddam a dirigé la Commission du Désarmement des Nations Unies." (je traduis)

    "It was here in 1975 that the age-old yearning of my people to restore our national life in our ancient biblical homeland -- it was then that this was braided -- branded, rather -- shamefully, as racism. And it was here in 1980, right here, that the historic peace agreement between Israel and Egypt wasn't praised; it was denounced! And it's here year after year that Israel is unjustly singled out for condemnation. It's singled out for condemnation more often than all the nations of the world combined. Twenty-one out of the 27 General Assembly resolutions condemn Israel -- the one true democracy in the Middle East. Well, this is an unfortunate part of the U.N. institution. It's the -- the theater of the absurd. It doesn't only cast Israel as the villain; it often casts real villains in leading roles: Gadhafi's Libya chaired the U.N. Commission on Human Rights; Saddam's Iraq headed the U.N. Committee on Disarmament".

    Netanyahou se présente comme le porte-parole de la lumière dans l'obscurité ("J'espère qu'aujourd'hui la lumière de la vérité brillera, ne serait-ce que pendant quelques minutes, dans une salle qui a été pendant trop longtemps un endroit sombre pour mon pays") et de la vérité dans un théâtre de mensonges ("En tant que Premier Ministre d'Israël, je ne suis pas venu ici pour me faire applaudir. Je suis venu ici pour raconter la vérité"); cette vérité, dont il est question pendant la plus grande partie de son discours, et qu'Israël et lui-même ne souhaitent qu'une chose, la paix :

    "La vérité c'est – la vérité c'est qu'Israël veut la paix. La vérité c'est que je veux la paix. La vérité c'est qu'au Moyen Orient la paix doit toujours – mais surtout en ces temps de troubles – être ancrée dans la sécurité. La vérité c'est que nous ne pouvons pas parvenir à la paix à travers des résolutions de l'ONU, mais seulement à travers des négociations directes entre les deux parties. La vérité c'est que les Palestiniens ont jusque-là refusé de négocier. La vérité c'est qu'Israël veut la paix avec un Etat palestinien, mais les Palestiniens veulent un état sans paix. Et la vérité c'est que vous ne devriez pas permettre que cela se produise." (je traduis)

    "The truth is -- the truth is that Israel wants peace. The truth is that I want peace. The truth is that in the Middle East at all times, but especially during these turbulent days, peace must be anchored in security. The truth is that we cannot achieve peace through U.N. resolutions, but only through direct negotiations between the parties. The truth is that so far the Palestinians have refused to negotiate. The truth is that Israel wants peace with a Palestinian state, but the Palestinians want a state without peace. And the truth is you shouldn't let that happen. "

    Netanyahou explique qu'à notre époque, où le terrorisme islamique est plus militant que jamais, la vérité est qu'Israël ne peut pas atteindre cette paix car, comme le passé le démontre, à chaque fois qu'Israël a fait un effort (comme en se retirant de Gaza en 2005) c'est de la violence qu'il a eu en retour. Il poursuit en détaillant pourquoi, vue la taille et l'emplacement d'Israël, une sortie non-négociée de la Cisjordanie ne peut même pas être prise en compte puisque "Israël a besoin d'une plus grande profondeur stratégique, et c'est exactement la raison pour laquelle la résolution 242 du Conseil de Sécurité ne demande pas à Israël de quitter tous les territoires qu'il a capturés lors de la Guerre des Six Jours. On y parle de retrait de territoires, de frontières sécurisées et défendables. Et pour se défendre, Israël doit donc maintenir à long terme une présence militaire israélienne dans des zones-clés stratégiques en Cisjordanie."

    Netanyahou compile une liste détaillée des problèmes de sécurité de son pays avant d'en arriver à son argumentation centrale:

    "Je soulève ces problèmes car ce ne sont pas des problèmes théoriques. Ce sont des problèmes très réels. Et pour les Israéliens, ce sont des questions de vie ou de mort. Toutes ces fissures potentielles dans la sécurité d'Israël doivent être scellées dans un accord de paix avant qu'un Etat palestinien ne soit déclaré et non pas après, parce que si vous les laissez pour plus tard, elles ne seront pas scellées. Et ces problèmes vont exploser à notre visage et faire exploser la paix.

    Les Palestiniens devraient d'abord faire la paix avec Israël, et seulement ensuite obtenir leur Etat​​. Je veux aussi vous dire ceci : après qu'un tel accord de paix est signé, Israël ne sera pas le dernier pays à accueillir un Etat palestinien en tant que nouveau membre des Nations Unies. Nous serons les premiers." (je traduis)

    "I bring up these problems because they're not theoretical problems. They're very real. And for Israelis, they're life-and- death matters. All these potential cracks in Israel's security have to be sealed in a peace agreement before a Palestinian state is declared, not afterwards, because if you leave it afterwards, they won't be sealed. And these problems will explode in our face and explode the peace.

    The Palestinians should first make peace with Israel and then get their state. But I also want to tell you this. After such a peace agreement is signed, Israel will not be the last country to welcome a Palestinian state as a new member of the United Nations. We will be the first."

    En dehors du sous-entendu suscité par cette dernière phrase (à savoir qu'Israël ne votera pas en faveur de la demande palestinienne de ce jour-là, mais qu'elle sera la première à voter en faveur une fois que la paix entre Israël et Palestiniens aura été signée), jusqu'à la fin de son discours Netanyahou n'adresse jamais directement la demande palestinienne faite le même jour; il ne parle que de paix et du refus constant d'Abbas de négocier avec lui:

    "Mesdames et Messieurs, je continue d'espérer que le président Abbas sera mon partenaire pour la paix. J'ai travaillé dur pour faire avancer cette paix. Le jour où je suis entré en fonction, j'ai appelé à des négociations directes sans conditions préalables. Le président Abbas n'a pas répondu. J'ai présenté une vision de paix de deux Etats pour deux peuples. Il n'a toujours pas répondu. J'ai enlevé des centaines de barrages routiers et de checkpoints, afin de faciliter la liberté de mouvement dans les territoires palestiniens; ce qui a facilité une croissance fantastique de l'économie palestinienne. Mais encore une fois - pas de réponse. J'ai pris la décision sans précédent de geler les nouvelles constructions dans les implantations pendant 10 mois. Aucun premier ministre n'a fait ça avant, jamais. Une fois de plus - vous applaudissez, mais il n'y a pas eu de réponse. Aucune réponse."(je traduis)

    ‘Ladies and gentlemen, I continue to hope that President Abbas will be my partner in peace. I've worked hard to advance that peace. The day I came into office, I called for direct negotiations without preconditions. President Abbas didn't respond. I outlined a vision of peace of two states for two peoples. He still didn't respond. I removed hundreds of roadblocks and checkpoints, to ease freedom of movement in the Palestinian areas; this facilitated a fantastic growth in the Palestinian economy. But again -- no response. I took the unprecedented step of freezing new buildings in the settlements for 10 months. No prime minister did that before, ever. Once again -- you applaud, but there was no response. No response."

    De cette manière, il évite de rentrer dans le ping-pong discursif qui s'est créé entre Obama et Abbas, durant lequel les deux leaders ont employé la formule d'une manière que le Premier Ministre Israélien semble refuser. Netanyahou n'emploie jamais (même en dehors de l'ONU) la formule "délégitimation d'Israël" en se référant à la demande Palestinienne. Cela ne rentre pas dans sa stratégie discursive qui est en revanche centrée sur le fait que Mahmoud Abbas ment, alors que lui, il dit la vérité : Israël veut la paix, les Palestiniens veulent la destruction d'Israël. Nous sommes bien au-delà de ce que l'on pourrait définir comme "délégitimation" : c'est de la destruction de l'Etat Juif qu'il est question, selon Netanyahou.

    Ainsi, celui qui (parmi les premiers) parlait de "délégitimation d'Israël" jusqu’à ce que la formule rentre dans la sphère du discours politique international, est aujourd'hui le seul à ne pas l'employer dans un contexte où cela serait pour une fois assez facile. Mais l'absence de la formule permet aussi un positionnement politique : Netanyahou n'est en effet pas en accord avec les propos d'Obama déjà depuis le discours de ce dernier au mois de Mai, quand le Président américain avait pour la première fois dans l'histoire des Présidents américains déclaré qu'un accord de paix entre Israéliens et Palestiniens devrait se baser sur les frontières de 1967. Netanyahou profite du podium de l'ONU pour se distancier ainsi et des propos d'Obama, et de ceux d'Abbas. Il n'est pas question de paix, car les Palestiniens ne veulent pas vraiment de paix ; il n'est pas question de frontières de 1967, car elles sont indéfendables ; et il n'est pas question de "délégitimation" non plus, car le problème ne se pose même pas : il faut négocier la paix avant même de se demander si une demande de reconnaissance d'un état Palestinien constituerait de la "délégitimation d'Israël".

    Conclusion

    Nous avons vu comment les trois représentants des pays impliqués dans la demande de reconnaissance de l'Etat Palestinien à l'ONU en 2011 ont su insérer dans leur argumentation une formule qui, selon le contexte, leur a permis de se positionner politiquement et de créer des effets de sens très différents les uns des autres ; cette "polyvalence" discursive est bien l'une des principales richesses de la formule "délégitimation d'Israël" qui arrive toujours à assumer des significations différentes et, surtout, à incarner des enjeux politiques très variés, et ceci pas seulement dans les discours analysés mais aussi dans plusieurs discours précédents et subséquents.

    La mise en contexte, à travers les analyses des discours présentés, nous a aussi permis de voir comment avec la formule "délégitimation d'Israël" il est possible de construire des stratégies rhétoriques visant à obtenir le consensus auprès d'un public très varié. Ceci est possible principalement grâce au flou inhérent à la formule, qui permet de faire glisser non seulement la signification même des lexèmes employés, mais aussi leurs référents : il est ainsi aisé d'amener son auditoire vers une certaine interprétation du monde qui lui est familière plus par la doxa courante que par un strict raisonnement logique ; d'ailleurs, l'appel au pathos du public (plutôt qu'à son sens de la logique) est une autre caractéristique de la "délégitimation d'Israël" qui est aussi un des facteurs fondamentaux dans la création de cet espace de compréhension qui se fonde plus sur le co-texte discursif et sur la doxa du public, que sur le contexte socio-politique.

    La formule "délégitimation d'Israël" est ainsi non seulement porteuse d'enjeux socio-politiques, comme toute formule, mais également créatrice de ces mêmes enjeux : l'adoption même de cette formule dans un discours représente une prise de position chargée de sens et, souvent, de conséquences.

    Bibliographie:

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    KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine, La connotation, Presses universitaires de Lyon, Lyon, 1977.

    KRIEG-PLANQUE, Alice, « L’intentionnalité de l’action mise en discours. Le caractère intentionnel des crimes de masse sur la scène médiatique », LE PAPE et al., Crises extrêmes. Face aux massacres, aux guerres civiles et aux génocides, Paris, La Découverte, 2006, p.88-103.

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    LECOLLE, Michelle, « Polyvalence des toponymes et interprétation en contexte », Pratiques n° 129-130, 2006, p.107-122.

    PAVEAU, Marie-Anne, « Le toponyme, désignateur souple et organisateur mémoriel. L’exemple du nom de bataille », Mots. Les langages du politique, 86, 2008.

    PERRIN, Laurent (éd.), Le sens et ses voix. Dialogisme et polyphonie en langue et en discours. Recherches linguistiques n° 28, Université Paul Verlaine, Metz.

    1
    Ce travail a été effectué dans le cadre du projet de recherche sur « La délégitimation d’Israël » : les usages politiques et rhétoriques d’une formule en France (projet 186/12, sous la responsabilité de Ruth Amossy et Denis Charbit) de la Israel Science Foundation.

    2
    Cette résolution fut révoquée le 16 décembre 19913 par la résolution 46/86.

    3
    En particulier, c'est l'institut Reut qui le premier dénonce cette campagne en 2004:
    http://www.reut-institute.org/Publication.aspx?PublicationId=285

    4
    Texte intégral: http://www.theguardian.com/world/2011/may/19/barack-obama-speech-middle-east

    5
    Texte intégral: http://www.nationaljournal.com/whitehouse/text-obama-s-aipac-speech-20110522

    6
    Il est particulièrement intéressant de remarquer que les affirmations reportées par Obama constituent des paraphrases de ce qu'il appelle en 2011 de la "délégitimation d'Israël": encore en 2010, Obama n'employait pas la formule dans sa forme cristallisée, mais seulement une année plus tard il n'hésite pas à rappeler qu'en fait, même sans la nommer directement, c'était bien de la "délégitimation d'Israël" qu'il parlait déjà sur le podium de l'ONU une année auparavant.

    7
    Nous renvoyons, à titre d'exemple, à deux articles apparus sur le Washington Post (http://www.washingtonpost.com/opinions/palestinian-rights-wont-be-denied-by-the-united-states-and-israel/2011/06/07/AGmnK2OH_story.html) et le Los Angeles Times (http://articles.latimes.com/2011/jul/17/opinion/la-oe-rosenberg-israel-20110717)

    8
    Abu Mazen est le surnom de guerre de Mahmoud Abbas, selon une tradition Arabe devenue courante auprès des leaders Palestiniens.

    9
    Texte intégral de l'intervention d'Abbas:
    http://www.haaretz.com/news/diplomacy-defense/full-transcript-of-abbas-speech-at-un-general-assembly-1.386385

    10
    L'Autorité Palestinienne, dans la personne du Négociateur en Chef Saeb Erekat, avait déjà répondu aux accusations d'Obama pendant une rencontre avec la Secrétaire d'Etat Hillary Clinton début Juin 2011; c'est à peu près la même argumentation qui est reprise par Abbas a l'ONU, cette fois-ci de manière officielle et devant un public international.

    11
    L'équivalence catégorielle est plus claire dans le texte original en Anglais, ou il n'y a pas de répétition du pronom "de" comme dans la traduction française.

    12
    Texte intégral: http://mwcnews.net/focus/letters-to-editors/13648-netanyahu-un.html

    Per citare questo articolo:

    Nadia ELLIS, La « délégitimation d’Israël » : usage du flou et positionnements stratégiques chez Obama, Abu Mazen et Netanyahou, Repères DoRiF n. 5 - La formule en discours : perspectives argumentatives et culturelles - coordonné par Ruth Amossy, Alice Krieg-Planque et Paola Paissa , DoRiF Università, Roma novembre 2014, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=184

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