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Sara AMADORI

« Democrazia digitale » : usages politiques et rhétoriques d’une formule dans le cadre des élections politiques italiennes de 2013

Sara Amadori

D.I.T. (Université de Bologne)

sara.amadori5@unibo.it

Mots-clés : E-democracy/cyberdémocratie; formule ; polémique; Grillo ; Casaleggio ; Mouvement 5 étoiles ; éthos du pamphlétaire

E-democracy : une formule nébuleuse

Interroger la notion de « democrazia digitale » (cyberdémocratie), néologisme traduisant la formule anglaise electronic democracy (souvent abrégée en e-democracy), est une tâche complexe. Le mot a fait l’objet d’une littérature foisonnante en plusieurs langues dans le domaine des sciences politiques, de la sociologie, des sciences de l’information et de la communication ; il a été également au centre de maints débats publics aux États-Unis ainsi qu’en Europe. De fait, la notion de cyberdémocratie « résulte d’un discours protéiforme et relativement disparate sur les applications, expériences, initiatives et projets dont l’Internet fait l’objet dans le domaine politique » (VEDEL 2003 : 243). C’est un mot entouré d’une nébuleuse sémantique qui, du fait même de sa circulation proliférante, éclate dans une constellation polysémique difficile à décrire de façon synthétique. Le terme est utilisé pour faire référence à des faits mondains fort différents, à savoir aux activités des sites de partis politiques ou des parlements, aux débats électroniques concernant des sujets d’intérêt public, aux pratiques de vote électronique (e-voting). On l’utilise également pour indiquer des services électroniques offerts par l’administration publique (e-government) visant à augmenter la transparence de l’activité politique et à stimuler la participation des citoyens à travers l’ouverture de nouveaux espaces d’information et de délibération.

Dans sa thèse de doctorat, Ricci (2013 : 36) constate l’absence du terme aussi bien dans l’encyclopédie Britannica que dans le dictionnaire Larousse. Le méta-chercheur Encyclopedia.com, qui interroge plus de cent dictionnaires, thésaurus et encyclopédies en langue anglaise, ne donne, lui non plus, aucun résultat. Seule la Wikipédia propose une définition1. Tuzzi, Padovani et Nesti ont mis en évidence que le mot e-democracy est désormais un « buzzwor[d] referring in a rather vague way to the beneficial effects of ICTs on government-citizens relations. Though meaning different things, [it] refer[s] to the use of electronic means to improve government's performance and citizen engagement » (2007: 32-33). Le caractère problématique de l’expression est donc évident aussi bien du point de vue de sa définition théorique que de ses usages. Le flou sémantique qui la caractérise est indissociable de sa nature de « formule » (au sens de KRIEG-PLANQUE 2003 ; 2009) circulant dans l’espace public plurilingue international depuis plusieurs années. Son caractère « relationnel » (2009 : 78) est déjà un premier indice de la complexité des enjeux qu’elle cristallise : la formule met en effet en relation le terme democracy, renvoyant à une ancienne tradition, avec l’adjectif electronic, ayant une portée intrinsèquement innovante et révolutionnaire.

Nous nous proposons de réaliser une reconstruction synthétique du processus d’émergence de la formule aux États Unis et, par la suite, de nous intéresser au contexte italien, notamment aux usages rhétoriques dans le cadre des élections politiques de 2013. Dans ce « substrat événementiel » (KRIEG-PLANQUE 2003 : 31), la formule « democrazia digitale » a joué un rôle de premier rang, étant l’un des chevaux de bataille du programme politique du parti de Beppe Grillo, le « MoVimento a 5 Stelle » (désormais M5s), et de son idéologue, Gianroberto Casaleggio. La redéfinition que celui-ci en propose exprime une volonté de contestation radicale du système politique actuel suscitant de nombreux débats polémiques dans l’arène publique. Ainsi la formule « democrazia digitale » revit-elle par les interprétations nouvelles qu’elle reçoit, et son emploi cristallise, comme le dirait Krieg-Planque, « des enjeux politiques et sociaux qu’[elle] contribu[e] dans le même temps à construire » (2009 : 7). Elle devient en outre le moyen par lequel une véritable attaque médiatique généralisée est menée contre le M5s et notamment contre son idéologue.

Émergence de la formule e-democracy aux États Unis

La tâche de reconstruire le processus d’émergence de la formule e-democracy est ardue. Seul le « rêve délirant qui s'empare parfois […] de l'analyste du discours égaré dans des effrois paranoïaques (disposer de tous les discours dits et écrits partout et de tout temps) permettrait de répondre avec assurance à ce type de questionnement » (KRIEG-PLANQUE 2003 : 293). Nous nous sommes appuyée sur le travail de reconstruction des premiers usages du néologisme réalisé par Ricci (2013 : 35), qui nous a permis de relever l’existence de deux étapes : une première, pour laquelle nous parlerons d’e-democracy comme d’une « proto-formule »2 (KRIEG-PLANQUE 2003 : 233), et une deuxième, dans laquelle le syntagme accède à son statut formulaire.

Le terme electronic democracy est utilisé pour la première fois en 1979 par la chercheuse américaine Anne Saldich, qui publia chez Praeger un ouvrage dont le titre était Electronic Democracy: Television's Impact on the American Political Process3. Ricci relève une nouvelle occurrence de ce qu’il appelle une figure de rhétorique en 1984 dans un article concernant les débats télévisés du président des États-Unis paru sur le Washington Post et signé par Kathy Sawyer. Ce n’est qu’en 1987 que le syntagme est utilisé par Davis Broder pour faire référence à des technologies de communication interactive dans un éditorial du même journal concernant l’ouvrage TeleDemocracy: Can Technology Protect Democracy?4.

Le syntagme est donc attesté dans les années soixante-dix et quatre-vingt, mais on ne peut parler d’émergence de la formule e-democracy qu’en 1992, lorsque sa circulation s’intensifie, devenant une notion problématique et faisant donc l’objet de plusieurs débats publics. Krieg-Planque met en évidence quatre propriétés essentielles de la formule : son caractère figé, son inscription discursive, son fonctionnement comme référent social (à savoir le fait qu’elle est en circulation, qu’elle est un objet partagé du débat public), et sa dimension polémique (2009 : 11). Comme elle l’explique :

À un moment du débat public, une séquence verbale, formellement repérable et relativement stable du point de vue de la description linguistique qu’on peut en faire, se met à fonctionner dans les discours produits dans l’espace public comme une séquence conjointement partagée et problématique. Portée par des usages qui l’investissent d’enjeux socio-politiques parfois contradictoires, cette séquence connaît alors un régime discursif qui fait d’elle une formule : un objet descriptible dans les catégories de la langue, et dont les pratiques langagières et l’état des rapports d’opinion et de pouvoir à un moment donné au sein de l’espace public déterminent le destin – à la fois envahissant et sans cesse questionné – à l’intérieur des discours (KRIEG-PLANQUE 2003 : 14).

Le néologisme e-democracy devient une formule dans les années quatre-vingt-dix. Dans son recensement des débats principaux nés autour de cette notion, Ricci (2013 : 20-33) met en évidence que le terme acquiert un rôle de premier rang pendant la campagne politique pour les élections présidentielles menée par Ross Perot. La promotion des « Electronic Townhall Meetings », visant à stimuler la participation des citoyens à la vie politique par l’usage de nouveaux médias électroniques, a été l’un des atouts du programme de cet homme politique. Les débats concernant les usages politiques de l’Internet et notamment l’e-democracy se sont multipliés en 1994/1995. Ricci constate que« [t]he debate on the political uses of the internet and in particular on electronic democracy [...] peaked between 1994 and 1995, sustained by almost an avalanche of events, announcements, reports, surveys and pilot projects. As in the past, the US elections triggered the avalanche » (2013: 21). Le spécialiste passe en revue les discours principaux tenus par des hommes politiques concernant les enjeux de l’e-democracy, ainsi que les réactions de la presse, des chercheurs et des intellectuels. Cette section de sa thèse est riche d’informations utiles pour toute personne voulant entreprendre une analyse discursive de l’émergence de la formule en langue anglaise.

Propagation de la formule dans le contexte italien

La formule e-democracy s’est répandue en italien, aussi bien en tant qu’emprunt de l’anglais que sous sa forme traduite. Une étude systématique de la formule italienne sur un corpus composé à la fois de textes traduits et de textes en langue originale contenant la formule et ses variantes serait évidemment nécessaire. Cependant, une telle démarche ne fait pas l’objet de la présente recherche. Notre intention est plutôt de montrer que la vie de la formule italienne s’est intensifiée pendant ces dernières années suite à certains événements socio-politiques.

L’histoire récente de l’Italie est marquée par la naissance, en 2009, du M5s, un mouvement pour lequel l’Internet est le canal principal de communication et d’action politique, et qui considère la réalisation de la « democrazia digitale » comme une nécessité incontournable. La victoire éclatante du M5s aux élections politiques de février 2013 a fait de Gianroberto Casaleggio et de Beppe Grillo de véritables protagonistes de la scène politique italienne. Les affirmations de l’idéologue sur la « democrazia digitale » ont suscité plusieurs débats dans l’arène publique, porteurs d’une véritable polémique médiatique autour de la signification et des enjeux de la formule. Comme le confirme d’ailleurs Krieg-Planque, « [s]ous l'impulsion d'un événement, un mot s'impose. […] Il symbolise une solution » (2009 : 26). C’est précisément parce que la formule « s’impose » qu’elle n’est pas acceptée par tous et qu’elle devient objet de polémique (2009 : 58).

L’expression « democrazia digitale » a déclenché des confrontations d’autant plus conflictuelles qu’elle est porteuse d’enjeux socio-politiques fondamentaux (la liberté, l’égalité, la justice, une démocratie « véritable »…). « Le simple fait de soutenir une polémique », explique d’ailleurs Maingueneau, « présuppose pragmatiquement qu'il y a une crise dans la communauté concernée, que les valeurs qui la fondent sont menacées» (2008 : 114). Les spécialistes des sciences politiques ont insisté sur la crise de nos démocraties représentatives occidentales, sur la déception causée par l’incompétence de l’élite politique et sur le manque d’efficacité de nos systèmes électoraux (RICCI 2013 : 20). L’exigence de remettre en cause la notion même de démocratie telle que nous la concevons aujourd’hui est donc légitime. La redéfinition proposée par Casaleggio est toutefois problématique, puisqu’elle se veut une forme de contestation radicale, voire de désintégration, du système politique actuel. Elle est d’autant plus problématique que Casaleggio est non seulement le co-fondateur du M5s, mais également le président de la Casaleggio Associati, la société de conseil informatique qui édite, parmi d’autres, aussi le blog de Grillo. On reproche souvent à l’idéologue son engagement politique, qui pourrait déterminer un conflit d’intérêts. Les choix politiques des internautes risqueraient par exemple d’être influencés par des stratégies marketing, ou l’entrepreneur pourrait exploiter son influence politique pour augmenter ses propres profits.

Corpus étudié et méthodologie d’analyse

En portant notre attention sur un corpus de presse écrite, nous mettrons en évidence l’inscription discursive, le caractère polémique et la valeur de référent social revêtus par la formule « democrazia digitale » dans le cadre des dernières élections politiques italiennes. Nous avons choisi de nous servir de la base de données Factiva, qui permet d’avoir accès à plus de deux-mille-cent quotidiens (avec publication en ligne le même jour que la publication imprimée), trois-mille-deux-cents périodiques et revues, cinq-cents agences de presse. En ce qui concerne les contenus en langue italienne, nous ne citons ici que les sources qui ont été consultées suite à notre interrogation de la base de données :

ASCA – notiziario generale; Adnkronos; AGI - Agenzia Giornalistica Italia; ANSA - Agenzia Nazionale Stampa Associata; Apcom/TM News; Corriere della Sera; corrierecomunicazioni.it; Dowjones newswires Italia; Il Giornale; Il Mondo; Il Resto del Carlino; ItaliaOggi; La Nazione; La Repubblica; La Stampa; L’Espresso; MF - Mercati Finanziari; TM News.

Factiva propose parmi ses résultats aussi bien des articles de presse que des dépêches d’agence, que nous avons choisi d’étudier dans leur ensemble, en dépit de leur hétérogénéité. Un tel choix nous a permis d’avoir la compréhension la plus complète possible des phénomènes d’inscription discursive et de circulation de la formule. Nous sommes également conscients que le format électronique des textes implique la perte de la mise en page, des valorisations graphiques, bref du contexte événementiel créé par le journal dans sa version papier. Krieg insiste à bon droit sur ce point : « Sur cédérom ou en ligne, il ne reste plus du journal qu'un matériel purement verbal, guère plus qu'une chaîne de caractères. […] Les formes matérielles à travers lesquelles les textes sont offerts au lecteur affectent directement les processus de coconstruction du sens et l'interprétation » (2000 : 79). Une telle perte est toutefois compensée à nos yeux par le fait que l’utilisation de Factiva a permis de diversifier la nature de nos sources : une consultation extrêmement rapide de journaux exprimant des visions politiques et un degré d’engagement partisan fort divers a en effet été possible.

Le syntagme « democrazia digitale » a joué le rôle de fil conducteur dans notre exploitation de la base de données. En donnant pour acquis son caractère figé, nous avons inséré la formule italienne dans le formulaire de recherche et nous avons obtenu trois-cent-vingt-six résultats5 (consultation du 31/12/2013). L’histogramme permet d’identifier immédiatement la section temporelle sur laquelle il est intéressant de nous pencher, à savoir les années 2012-2013 :

amadori1
amadori2

Krieg-Planque avance l’hypothèse selon laquelle « une fréquence accrue est une des manifestations de la notoriété du signe, et par conséquent un des indices du fait que le signe se constitue en référent social - donc possiblement en formule » (2003 : 232). Nous avançons à notre tour l’hypothèse que c’est à partir de la fin de 2012 que «democrazia digitale» accède à son statut formulaire en langue italienne. En effet, si les pics de fréquence sont un indice du fait que le signe commence à circuler dans l’espace public, nous ne pouvons que constater que la vie du syntagme italien s’est intensifiée pendant la période préélectorale et électorale. Une observation des deux histogrammes relatifs aux années 2012-2013 (annexe 1) confirme d’ailleurs qu’il existe des correspondances entre des événements au premier plan de l’agenda médiatique et une augmentation progressive de la fréquence de la formule6.

En 2012, nous observons par exemple un pic de fréquence au mois d’octobre, qui doit être mis en relation avec le colloque qui s’est tenu au Parlement le vingt-six et le vingt-sept, lors duquel des hommes politiques, des journalistes, des spécialistes et des intellectuels se sont interrogés sur les nouvelles perspectives et les enjeux de la cyberdémocratie. Le titre du colloque, Politica 2.0 - Le prospettive della democrazia digitale, est d’ailleurs repris dans le petit volume publié chez Armando Editore en 2013 contenant les transcriptions des débats. En ce qui concerne l’année 2013, les fréquences les plus élevées ont été enregistrées entre les mois de février et de juin, ce qui, encore une fois, n’est pas étonnant. En effet, le vingt-quatre et le vingt-cinq février, à l’issue des élections politiques, on proclame la victoire du M5s, le deuxième groupe politique à l’échelle nationale par nombre de voix reçues. Entre février et mai, le M5s participe également aux élections régionales et municipales en obtenant de bons résultats. En avril il organise les « Quirinarie », à savoir la première expérimentation de vote électronique visant à choisir un candidat pour l’élection du Président de la République7. L’histoire de la formule « democrazia digitale » en Italie est donc strictement liée aux succès du M5s, parce que c’est grâce aux discours de ses porte-paroles qu’elle a commencé à occuper les devants de la scène politique. Sachant que « la formule n'existe pas sans les usages qui la font advenir comme telle » (KRIEG-PLANQUE 2009 : 84), nous avons choisi de nous focaliser sur la période qui voit la montée en puissance de ce mouvement politique.

Au moyen d’une analyse qualitative, nous avons relevé les occurrences de la formule et de ses variantes en contexte8. En nous inspirant des registres de problématisation proposés par Krieg-Planque (2003 : 305-450), nous avons également étudié les formes de la mise en circulation de la formule et de son inscription discursive. Nous nous sommes notamment penchés sur les opérations métadiscursives « opacifiantes » (AUTHIER-REVUZ 1995) et sur les phénomènes d’hétérogénéité énonciative. En effet, parallèlement à sa mise en circulation, le syntagme acquiert un caractère de plus en plus conflictuel, en raison des différents déjà-dits et des rapports à des extérieurs discursifs qui pèsent sur lui. Le caractère polémique de la formule, qui nous intéresse ici tout particulièrement, se manifeste surtout par des opérations de mise en cause de sa signification. Notre recherche se propose néanmoins d’envisager non seulement les formes « en mention », mais également les formes « en usage » (AUTHIER-REVUZ 2002), afin de montrer que l’utilisation de la formule doit être considérée comme une stratégie rhétorique en mesure de créer des contextes énonciatifs hautement polémiques.

La formule « democrazia digitale » dans tous ses états

Les formes « en mention » de « democrazia digitale », qu’il s’agisse de son emploi en autonyme, d’une « modalisation autonymique », ou d’un « îlot textuel » (AUTHIER-REVUZ 1995 ; 1996 ; 2002), confirment que le syntagme italien est une formule à tous les effets. D’abord, elle est constituée en « événement de discours » parce qu’elle est

réflexivement notoire, temporellement marquée, et dotée d'une pertinence dans le cadre de son surgissement et, partant, provoque des réactions (en pensée, en parole, en action...). […] la formule […] apparaît comme un événement de discours parce qu'elle est perçue - représentée comme telle - par les commentateurs comme un terme mis en circulation dans l'espace public, comme un terme temporellement situé, et enfin comme un terme qui fait réagir (KRIEG-PLANQUE 2003 : 309-310).

L’expression, dans les exemples9 ci-dessous (1-3) en emploi autonyme ou faisant l’objet d’une modalisation autonymique, est présentée par les commentateurs comme une expression que tout le monde a désormais sur la bouche :

(1) - A un certo punto è successo. L'enciclopedia online Wikipedia è diventata un modello di partecipazione politica; le recensioni su Amazon un baluardo della «nuova» critica letteraria, Facebook una piattaforma per l'impegno civile. Parole come democrazia digitale, Twitter revolution, parlamento «wiki», hanno cominciato a far parte del nostro lessico culturale e politico: nuovi paradigmi per orientarsi nel caos del XXI secolo.

(Danna, Serena, « La tecnologia non risolve tutto. Costruiamo un'etica digitale », Corriere della Sera, 30 magggio, 2013)

À un certain moment, cela est arrivé. L’encyclopédie en ligne Wikipédia est devenue un modèle de participation politique ; les comptes-rendus sur Amazon, un rempart de la « nouvelle » critique littéraire ; Facebook, une plateforme pour l’engagement civil. Des mots tels que cyberdémocratie, révolution Twitter, parlement « wiki » ont commencé à faire partie de notre lexique culturel et politique, en tant que paradigmes nouveaux pour s’orienter dans le chaos du XXIe siècle.

(2) - A monitorare i neologismi e le miniere di parole piu' o meno futuriste, e' la banca dati di Giovanni Adamo, direttore dell'Istituto per il lessico intellettuale europeo e storia delle idee Iliesi-Cnr. ''Le parole piu' nuove nel 'ramo' politico sono legate a Beppe Grillo -spiega Adamo all'Adnkronos- con il 'beppegrillismo' che si accompagna al 'casaleggismo'. Due neologismi per raccontare l'idea alla base del Movimento 5 Stelle, che si puo' riassumere nell'espressione 'democrazia digitale' […]''.

(« Societa': da svapatori a politometro, lo Zibaldone ai tempi del grillismo », Adnkronos, 2 giugno 2013 15:34)

C’est la base de données de Giovanni Adamo, le directeur de l’Institut pour le lexique intellectuel européen et l’histoire des idées Iliesi-Cnr, qui tient sous contrôle les néologismes et les mines de mots plus ou moins futuristes. M. Adamo explique à l’Adnkronos que « les mots les plus innovants dans le domaine politique sont liés à Beppe Grillo, par exemple le < beppegrillismo > souvent associé au < casaleggismo >. Deux néologismes qui racontent l’idée à la base du Mouvement 5 étoiles, que l’on peut résumer par l’expression < cyberdémocratie > [...]».

(3) - dai grillini bolognesi parte la rivolta contro i limiti della democrazia 2.0: perché da dopo le elezioni, al portale del Movimento 5 Stelle, non è più riuscito a iscriversi nessuno per votare. […] [I]l rischio è che la tanto declamata democrazia digitale si riveli a numero chiuso.

(Giusberti, Caterina, « Software made in Bo per Grillo », La Repubblica, 7 luglio 2013)

Ce sont les « grillini » de Bologne qui déclenchent la révolte contre les limites de la démocratie 2.0 : après les élections personne n’a plus pu s’inscrire au portail du Mouvement 5 étoiles pour voter. […]. Le danger est que la possibilité de participer à cette cyberdémocratie hautement proclamée se révèle limitée.

Le participe en fonction adjectivale « declamata » renvoie également à un autre registre de problématisation : celui qui souligne que la formule est « rapportée à un extérieur discursif » (2003 : 356). Dans notre corpus, ce sont souvent les porte-paroles du M5s qui emploient la formule. Prenons l’exemple (4) appartenant à ce même registre:

(4) - Sta di fatto che Internet è stato scelto da Grillo e dai suoi attivisti come «l'arena principale attraverso cui lanciare la sfida ai partiti, alla classe politica e, non da ultimo, al sistema dell'informazione ». La "democrazia digitale", appunto, contro la "democrazia rappresentativa". (Valentini, Giovanni, « L'autoreferendum di Grillo sulla rete », La Repubblica, 15 giugno 2013)

Le fait est que l’Internet est « l’arène principale » que Grillo et ses activistes ont choisie pour « lancer l’attaque aux partis, à l’élite politique et notammentau système de l’information ». Bref, la « cyberdémocratie » contre la « démocratie représentative ».

La modalisation autonymique réalisée ici par les guillemets opacifie la formule et exige de l’analyste qu’il interprète l’expression10 comme se rapportant aux discours de Grillo et des adeptes du M5s. Autrement dit, il s’agit d’une forme de «discours autre approprié»11 : la glose qui reste dans l’implicite serait « pour parler comme n’importe quel porte-parole du M5s ».

Le troisième registre de problématisation essentiel dans notre analyse concerne « la formule et ses enjeux dans la signification », soulignant que « les commentateurs font du sens de la formule […] quelque chose qu'il faut exposer, préciser, fixer durablement ou indiquer en passant » (KRIEG-PLANQUE 2003 : 334). À ce propos, l’exemple (5), avec ses deux pauses métalinguistiques, et (6), avec sa reformulation paraphrastique, sont intéressants :

(5) - Sempre più spesso sono i cittadini a dettare l'agenda tramite la Rete. È la democrazia digitale. […] Il successo elettorale del MoVimento 5 Stelle è tutto in questi termini. Non solo facce fresche: soprattutto un link aperto sulle istanze delle comunità locali, fino ad annullare la separazione fra società politica e società civile. Si chiama democrazia digitale, definizione coniata fin dagli anni Ottanta.

(Ainis, Michele, « Legge e libertà. Viva la politica del tam tam », L’Espresso, 8 giugno 2012)

Ce sont les citoyens qui, de plus en plus souvent, dictent l’agenda à travers le Web. Voilà la cyberdémocratie. […] Le succès électoral du Mouvement 5 étoiles peut bien se résumer ainsi : non seulement des visages jeunes, mais surtout un lien ouvert sur les instances des communautés locales, jusqu'à l’effacement de la séparation entre la société politique et la société civile. C’est ce qu’on appelle cyberdémocratie, un mot dont la définition remonte aux années quatre-vingt.

(6) - Per Messora, in una democrazia digitale "l'importante e' che una partita di voti 'avariata' sia identificata con sicurezza ed estromessa dal computo dei risultati finali". […] "Non si capisce dunque perche' - rimarca - la cosiddetta'democrazia digitale', ovvero la possibilita' di svolgere le medesime operazioni di voto con sistemi informatici e sfruttando la rete, dovrebbe essere esente da qualunque tentativo di mamonissione […]".

« Quirinale: Messora, sistema ha funzionato, arginata aggressione », Adnkronos , 12 aprile 2013 14:37)

Pour Messora, dans une cyberdémocratie, « la chose la plus importante, c’est qu’un stock de voix < avariées > puisse être identifié avec précision et exclu du compte des résultats finaux ». Il insiste que « l’on ne comprend pas pourquoi la prétendue < cyberdémocratie >, à savoir la possibilité d’effectuer les mêmes opérations de vote à travers des systèmes informatiques et en exploitant le Web, devrait être exemptée de toute tentative de violation […] »

 Le besoin de revenir sur la signification de la formule est la conséquence de la notoriété croissante du M5s et de son succès aux dernières élections, qui a donné un relief extraordinaire aux affirmations de son idéologue. Il Corriere della sera a publié un entretien, dont voici un extrait, où Serena Danna interroge Casaleggio sur la signification qu’il donne à l’expression « democrazia digitale » :

(7) - Casaleggio, l’enciclopedia online Wikipedia definisce democrazia digitale « la forma di democrazia diretta in cui vengono utilizzate le moderne tecnologie dell’informazione e della comunicazione nelle consultazioni popolari ». Si ritrova in questa definizione?

«No, la democrazia diretta, resa possibile dalla Rete, non è relativa soltanto alle consultazioni popolari, ma a una nuova centralità del cittadino nella società. Le organizzazioni politiche e sociali attuali saranno destrutturate, alcune scompariranno. La democrazia rappresentativa, per delega, perderà significato. È una rivoluzione prima culturale che tecnologica, per questo, spesso, non viene capita o viene banalizzata ».

(Danna, Serena, « Intervista con Gianroberto Casaleggio. La democrazia va rifondata », Corriere della sera, 23 giugno 2013)

M. Casaleggio, l’encyclopédie en ligne Wikipédia définit la cyberdémocratie comme « la forme de démocratie directe dans laquelle on utilise les nouvelles technologies de l’information et de la communication dans les consultations populaires ». Êtes-vous d’accord avec cette définition ?

« Non, la démocratie directe, rendue possible par le Web, ne se limite pas aux consultations populaires, mais elle implique une nouvelle centralité du citoyen dans la société. Les organisations politiques et sociales actuelles seront déstructurées, quelques-unes disparaîtront. La démocratie représentative, par délégation, perdra sa signification. C’est une révolution culturelle plutôt que technologique. C’est pour cette raison que souvent elle n’est pas comprise ou elle est banalisée.

En ce moment historique, le fait de comprendre le sens de la formule est un passage obligé. Une telle nécessité se manifeste du point de vue discursif par ce que Krieg-Planque (2009 : 99-100) définit « le questionnement sur la formule », par lequel un locuteur A demande explicitement à un locuteur B de prendre position sur celle-ci, une opération qui est « une < imposition de problématique > au sens où l'envisageait Pierre Bourdieu ». Si les hommes politiques aiment construire leurs propres dictionnaires (KRIEG-PLANQUE 2009 : 107), la formule « democrazia digitale » dans celui de Casaleggio est une nouvelle entrée ayant une portée résolument révolutionnaire et polémique. En effet, elle se veut la synthèse d’un contre-discours qui attaque avec violence le système socio-politique en le vouant à une disparition nécessaire. C’est par ce contre-discours que l’idéologue du M5s élabore une « image de soi » (AMOSSY 1999) qui a quelques traits en commun avec l’ethos du pamphlétaire. Selon Angenot,

Le pamphlétaire est quelqu'un à qui on a « volé » son langage. Il parle de « christianisme », de « socialisme », de « liberté », de « démocratie »... Mais ceux qu'il attaque, les défenseurs de l'imposture, n'en ont-ils pas plein la bouche de ces mots-là ? Certes, il lui faudra opposer « leur socialisme », au socialisme « authentique », etc. — reconquérir un langage pris en otage par le monde du scandale (1982 : 41).

Par sa propre définition de la formule Casaleggio essaie de redonner une signification, à ses yeux véritable, au mot démocratie : la « democrazia digitale » est pour lui la démocratie directe rendue possible par le Web, dans laquelle le citoyen redevient le personnage principal de la vie politique, à l’instar de ce qui se passait à Athènes. Étant donné qu’une définition peut être un argument (PERELMAN ET OLBRECHTS-TYTECA 2000 : 286), il fonde ainsi implicitement son raisonnement sur la preuve par l’étymologie (démocratie - du grec, δημος- démos: peuple, et κράτος- cràtos : pouvoir). Sa démocratie serait donc plus légitime parce qu’elle retrouverait sa forme originaire en redonnant le « pouvoir au peuple ». Elle permettrait « une nouvelle centralité du citoyen dans la société », car à ses yeux « [l]e citoyen doit devenir l’institution » (ces citations ainsi que les suivantes sont tirées de l’interview avec Danna, dont des extraits traduits sont disponibles dans l’annexe 2).

L’Internet est présenté dans cet entretien comme le nouvel Eldorado de la liberté et de la justice (« Je crois néanmoins que l’Internet signe le début de l’ère de la participation et de la connaissance pour l’humanité »). Selon l’idéologue, l’avènement de la démocratie directe par le Web est inéluctable. On n’a d’ailleurs qu’à choisir, à l’en croire, entre cette option et la montée en puissance de nouvelles dictatures orwelliennes empêchant la libre circulation des idées (« La Toile rend deux situations antithétiques possibles : la démocratie directe, la participation collective et l’accès direct à l’information d’une part, et, d’autre part, une nouvelle dictature orwellienne dans laquelle les individus croient connaître la vérité et être libres, mais ils ne font qu’obéir inconsciemment à des règles dictées par une organisation supérieure »). Toute tentative d’entraver l’avènement de la cyberdémocratie serait donc une forme de complot de la part de l’élite politique (« En Italie la plupart des citoyens ne peuvent pas encore se connecter au Web ou ne disposent pas de la large bande, car la fracture numérique est évidemment voulue dans ce pays »). Une révolution du système politique italien et de ses institutions sera par conséquent inévitable (« Il faut repenser les institutions et la société dans le moyen terme. Tout va changer »). Ce qui pousse Casaleggio à parler ainsi c’est d’ailleurs « l’indignation pour la condition de notre pays et la certitude qu’un changement [est] possible grâce à la Toile ». La révolution qu’il voudrait est dérangeante, difficile à réaliser, mais nécessaire : « C’est une révolution culturelle plutôt que technologique. C’est pour cette raison que souvent elle n’est pas comprise ou elle est banalisée ».

Nous avons essayé de résumer ici les contenus les plus intéressants de l’interview avec Danna, afin de montrer que le discours de l’idéologue du M5s a certains traits communs avec celui du pamphlétaire (ANGENOT 1982). On y trouve la thématique du complot de la part de l’élite politique, qui favoriserait la fracture numérique pour perpétuer son pouvoir désormais obsolète et garder le statu quo. Étant le seul détenteur d’une vérité aveuglante, Casaleggio ne peut donc qu’adopter une attitude prophétique (il prévoit des révoltes, voire une troisième guerre mondiale). Sa vision de notre société est « crépusculaire » et l’état actuel des choses ne peut que susciter chez lui un sentiment de mépris, de ressentiment et d’indignation. Il est seul, méconnu, « vox clamans in deserto », comme le dirait Angenot :

[La] tactique maximaliste [du pamphlétaire] entraîne une globalisation des problèmes qui débouche sur une « vision crépusculaire » ou « catastrophique » du monde. […] Le spectacle du mundus inversus engendre un contemptus mundi qui s'exprime en un langage sombre et passionné, volontiers prophétique : le pamphlétaire est une Cassandre, vox clamans in deserto, annonçant la « mort » de quelque chose (1982 : 42).

L’ethos de Casaleggio12 lui permet de se positionner de façon légitime comme le porte-voix du sentiment de déception et de mépris de ses électeurs, un sentiment qui est d’ailleurs très répandu aujourd’hui en Italie. Un tel ethos ne pouvait d’autre part qu’éveiller une attitude polémique de la part des médias, qui lui ont adressé une attaque violente dont nous allons livrer quelques exemples.

L’attaque médiatique à la « democrazia digitale » de Casaleggio et de Grillo

La formule « democrazia digitale » a « fait réagir » (KRIEG-PLANQUE 2003 : 310), déclenchant une véritable polémique journalistique contre le M5s. Les trois extraits dont nous proposerons une analyse sont tirés de deux journaux de droite, ItaliaOggi et Il Giornale. Leurs attaques sont particulièrement virulentes parce que leurs positions politiques sont aux antipodes de celle du mouvement de Grillo. Les exemples sélectionnés montrent ainsi de façon emblématique que l’expression est un outil rhétorique puissant, qui véhicule un discours disqualifiant visant à discréditer notamment les personnes de Grillo et de Casaleggio. Par ailleurs, comme le confirme Amossy (2011), le discours polémique « favorise l’attaque personnelle, ou argument ad hominem. Lorsqu’il y a identification du locuteur à la position qu’il défend, il est inévitable que des arguments < ethotiques > (Brinton 1985) visant à saper sa crédibilité fassent partie des procédés qui s’ingénient à faire rejeter sa thèse ».

(8) – Cancogni […] spiega che la democrazia, in questo crepuscolo degli anni sessanta, era diventata di nuovo un peso. [Oggi] è presa di mira per la sua «debolezza» e per la sua «impotenza» […], i tifosi della democrazia «sostanziale» hanno ceduto il passo ai fan, meglio agli «utenti», della democrazia «digitale»,dopo Peppone Beppe Grillo, dopo la tragedia nemmeno la farsa ma il ridicolo… però ci risiamo con la debolezza, l'impotenza e il formalismo della democrazia.

(Gabutti, Diego, «Non serve il potere per togliere la libertà agl'intellettuali», ItaliaOggi, 18 giugno 2013)

Cancogni […] explique que la démocratie était redevenue un poids au crépuscule des années soixante. [Aujourd’hui] [e]lle est prise pour cible à cause de sa « faiblesse » et de son « impuissance » […]. Les supporteurs de la démocratie « substantielle » ont cédé le pas aux fans, mieux, aux «utilisateurs», de la « cyber » démocratie, après Peppone Beppe Grillo, après la tragédie non pas la farce mais le ridicule… mais voilà, à nouveau, la faiblesse, l’impuissance et le formalisme de la démocratie.

Dans l’exemple (8), les « guillemets dévalorisants » (ANGENOT 1982 : 136) portant sur « digitale » signalent un mot qui nomme mal, inadapté à la réalité. C’est précisément l’adjectif qui pose problème au commentateur, qui critique ainsi implicitement le modèle démocratique proposé par Grillo et Casaleggio. Comme Krieg-Planque le constate, «l'extérieur discursif présenté comme responsable de l'emploi du < mot qui nomme mal > coïncide assez régulièrement avec l'adversaire que le locuteur se donne de façon plus générale» (KRIEG-PLANQUE 2003 : 395). Le journaliste se cache donc derrière le «surénonciateur» (RABATEL 2004)13 qu’il a choisi de valoriser (ici Cancogni), et dont il renforce la position par l’attaque ad hominem à Grillo qui suit immédiatement la formule. L’homme politique est en effet ridiculisé par la comparaison avec Peppone, le maire communiste de la saga Don Camillo de Guareschi, un personnage grotesque, ignorant et tyrannique.

En revanche, dans l’exemple (9), l’ad personam est adressée à Casaleggio :

(9) - Alla Spalla del Comico (sempre che il Comico, in realtà, non sia la Spalla del Paragnosta) non piacciono i fotografi. […] Alla fine, dopo aver telefonato alla sicurezza e fatto la figura dell'invitato più naif, la Spalla del Comico ha fatto buon viso (be', un viso impassibile, alla Buster Keaton, […]) ai flashes delle macchine fotografiche, ma non ha cambiato idea sui fotografi, che continuano a stargli sull'anima. […] esattamente come a Charles Babbage (che a metà Ottocento inventò il computer a vapore, e che avrebbe concepito anche i blog e la democrazia digitale se solo le banche e il governo di Sua Maestà avessero finanziato i suoi progetti) non piacevano i suonatori d'organetto. Babbage, ogni volta che incontrava un suonatore d'organetto, montava su tutte le furie. […] Idem il Capellone socio al cinquanta per cento di Beppe Grillo

(Ishmael, « Il Comico sarà la spalla del Paragnosta o viceversa? », ItaliaOggi, 11 settembre 2013)

Le Partenaire du Comique (pourvu que le Comique ne soit pas, en réalité, le Partenaire du Paragnoste) n’aime pas les photographes. […] Enfin, après avoir appelé la sécurité et être passé pour l’invité le plus naïf, le Partenaire du Comique a fait contre mauvaise fortune bon cœur. Le visage impassible, façon Buster Keaton, il n’a pas réagi aux flashes des appareils photos, mais il n’a non plus changé d’avis sur les photographes, qui continuent à l’irriter. Tout comme Charles Babbage, qui n’aimait pas les joueurs d’orgues de Barbarie. Lui, il inventa la machine analytique à la moitié du XIXe siècle, mais il aurait conçu aussi les blogs et la cyberdémocratie si seulement les banques et le gouvernement de Sa Majesté avaient financé ses projets. Babbage s’emportait chaque fois qu’il rencontrait un joueur d’orgue de Barbarie. […] Même chose pour le Baba cool associé à 50/50 avec Beppe Grillo.

Le ton de l’article est globalement très polémique, et le journaliste lance une attaque sur plusieurs fronts contre l’idéologue du M5s. Il essaie tout d’abord de discréditer Casaleggio par la description de son comportement à Cernobbio, par la ridiculisation de ses traits physiques, et notamment par la comparaison avec Babbage. Bref, le journaliste le décrit comme un proto-philosophe et un proto-informaticien risible et hystérique, et c’est par cette disqualification de sa personnequ’il attaque également de façon implicite son « ethos discursif » (AMOSSY 2012 : 94), résumé par la formule «democrazia digitale».

Dans l’exemple (10), la formule est encore une fois le pivot sur lequel le journaliste appuie son attaque polémique.

(10) - È un Casaleggio a tinte fosche quello che appare sul blog di Beppe Grillo, intervistato da Gianluigi Nuzzi. Parla di Rete, di politica, del movimento e di Napolitano. […] Il futuro è quindi la «democrazia digitale», parola «molto più ampia del concetto di democrazia diretta». E ciò che Casaleggio vede come «ineluttabile» è la «democrazia diretta che vuol dire portare, spostare verso il cittadino il peso delle decisioni, della partecipazione e quindi sostituire l’attuale delega, che è una delega in bianco, al Parlamento. Quindi è l’irruzione del cittadino nella vita politica, il cittadino diventa un politico in prima persona». Il guru snocciola le sue proposte: «Referendum propositivo e senza quorum, elezione diretta del candidato su base circoscrizionale, vincolo di mandato […] ». […] «Grandi opere. Finire Colosseo, accorciare Puglia», «No Alta velocità, casomai partire prima», «Aiuti alle famiglie. Sequestrare i figli a carico, sopra i 33 anni» […] : sono alcune delle fulminanti battute di «Casalegglo», il finto Casaleggio che spopola sul web.

(Cramer, Francesco, « Casaleggio evoca la piazza: < Sta per scoppiare una rivolta > », Il Giornale, 22 luglio 2013)

Casaleggio, interviewé par Gianluigi Nuzzi sur le blog de Beppe Grillo, voit tout en noir. Il parle du Web, de la politique, du mouvement et de Napolitano. […] L’avenir, c’est donc la « cyberdémocratie », un mot « ayant une signification beaucoup plus large que le concept de démocratie directe ». Ce qui est «inéluctable» pour lui, c’est la « démocratie directe, qui implique le déplacement du poids des décisions, de la participation, vers le citoyen, et le remplacement de la délégation en blanc qui à présent donne accès au Parlement. C’est donc le citoyen qui fait irruption dans la vie politique, qui devient un politicien en première personne ». Le gourou déballe ses propositions : « Référendum constructif et sans quorum, élection directe du candidat dans les différentes circonscriptions, lien de mandat […] ». […] «De grands travaux. Achever le Colisée, raccourcir les Pouilles », « Pas de trains grande vitesse, éventuellement partir à l’avance », « Aides aux familles : enlever les enfants à charge âgés de plus de 33 ans » […] : voilà quelques-unes des boutades foudroyantes de « Casalegglo », le faux Casaleggio qui a un grand succès sur le Web.

Le journaliste reprend des extraits de l’interview de Nuzzi à Casaleggio (disponible en entier sur le blog de Grillo14) en essayant de s’en éloigner. C’est encore une fois la définition de Casaleggio de « democrazia digitale » qui alimente la polémique. En se servant d’une « glose de spécification du sens »15 (JULIA 2001 : 12), l’idéologue insiste sur le fait que la « democrazia digitale » est pour lui la démocratie directe, celle qui rend possible la primauté du citoyen dans la vie politique. Une telle définition est nécessaire pour soutenir son attaque à la politique italienne, décevante à ses yeux en raison de sa corruption et de sa malfaisance. Cette position critique (on parle souvent de l’« anti-politica », l’« anti-politique » du M5s) est de fait une simplification. De telles simplifications sont caractéristiques d’une logique du ressentiment sous-jacente à ses discours. En effet, comme l’explique Angenot (2008)16,

La principale de ces simplifications si pratiques de la pensée du ressentiment est la « règle de l'ennemi unique » […] Je qualifie de ressentiment un mode de production du sens, des valeurs, d’images identitaires, d’idées morales, politiques et civiques qui repose sur quelques présupposés et qui vise à un renversement des valeurs dominantes […] et à l’absolutisation de valeurs « autres », inverses de celles qui prédominent, valeurs censées propres à un groupe dépossédé et revendicateur.

Tous les maux dont l’Italie souffre aujourd’hui seraient donc causés par l’élite politique et notamment par les partis, justement l’« ennemi unique » qu’il faut éliminer et remplacer par des citoyens qui deviennent eux-mêmes des politiciens. La redéfinition de la formule de la part de Casaleggio a donc un caractère à la fois démagogique et «utopique», au sens qu’Angenot attribue à l’adjectif : « [l]e raisonnement utopique est fondamentalement un raisonnement circulaire : il tire le remède du constat de l'abus et tire la dénonciation de l'abus de l'existence à portée de main du remède » (2008 : 361-362). La définition de l’idéologue est donc un exemple de ce que Zarefsky appelle une « persuasive definition », qui d’une part « take[s] advantage of connotative meaning, using language in a way that will give a boost to one’s position » et d’autre part « advance[s] claims and evidence that are acceptable to a particular audience but might well [be] unacceptable to a different particular audience. This is sometimes called < pandering >, telling an audience whatever it wants to hear » (ZAREFSKY 2006 : 403).

L’attaque du journaliste à cette redéfinition de la formule, ainsi qu’aux autres affirmations de Casaleggio, est très subtile et montre de façon exemplaire qu’en contexte polémique « ce n'est pas le discours de l'adversaire saisi dans son fonctionnement effectif qui est cité et annulé, mais un simulacre, construit comme son propre négatif par le discours-agent » (MAINGUENEAU 1983 : 16). En effet, le journaliste fait suivre aux affirmations sérieuses de l’idéologue des citations tirées du livre satirique Essere Casalegglo. Fine del mondo in tre, due, uno minuti, publié par Add Editore. Il choisit ainsi de valoriser un deuxième « surénonciateur », qui lui permet de ridiculiser le sérieux des discours de Casaleggio. C’est donc en se servant de l’alter ego absurde de l’idéologue que le journaliste bâtit son attaque ad hominem. Le choix de la satire est de ce point de vue tout à fait approprié, puisque, comme le souligne Angenot, dans ce genre « la vérité serait tout entière du côté de l'énonciateur. Le satirique ne peut que reproduire en un miroir déformant l'absurdité de l'adversaire » (1982 : 38).

Conclusions

La polémique autour de la « democrazia digitale » du M5s s’exprime parfois avec retenue, parfois avec virulence, mais elle est omniprésente dans les débats publics italiens récents. L’attaque médiatique menée contre les chefs de ce mouvement est la conséquence du caractère problématique de cette nouvelle entrée de leur dictionnaire politique. En effet, la « democrazia digitale » du M5s n’est pas sans rappeler les premières expérimentations de teledemocracy aux États-Unis, et la théorisation que Becker en a fait. Cette variante de l’e-democracy se proposait en effet de reproduire, grâce aux nouvelles technologies, le modèle de démocratie directe réalisé à Athènes. Ricci met en évidence la composante idéologique de cette variante de la définition de la formule anglaise :

With its references to evolutionist models and to classic rhetorical figures or myths used as mobilisation devices, it’s the most impractical and ideologically loaded variant of the concept. It centres the cogency of its arguments almost exclusively on the assumption that progress (intended as continuous improvement) is both natural and irreversible [...]. Furthermore, this model lacks of a proper notion of political system, as it is supposed to work in a strict idealistic dichotomy: citizens that wish to be empowered by technology on one side and government on the other, threatening people’s liberties and constraining collective development through the inadequacy of its political offer. Notions like party pluralism and opposition are absent in this model (2013 : 40-44).

Or, toutes les tentatives de réaliser de telles formes de démocratie directe se sont révélées décevantes (CARDON 2010 : 90 ; RICCI 2013 : 13). L’idée de redonner au peuple le pouvoir que l’avènement des démocraties représentatives lui aurait « volé » est utopique, voire démagogique. Il n’est pas étonnant par conséquent que des «terme[s] de délégitimation» (ANGENOT 2008 : 37) tels que « finta » (feinte) ou « utopica » (utopique) en référence à la démocratie voulue par le M5s soient attestés dans notre corpus. Le titre d’un article du Corriere della sera signé par Serena Danna, « Demagogia digitale »17, insiste justement sur la connotation démagogique acquise par la formule italienne.

La vie de la formule s’est donc intensifiée car elle est devenue un véritable vecteur idéologique qui éveille les consciences et incite à l’engagement politique. La formule est « agissante : elle a une efficacité, elle engendre un procès d'acceptabilité » (2009 : 45), nous rappelle d’ailleurs Krieg-Planque. Dans le contexte italien, elle est toutefois désormais une notion clé de la propagande du M5s, et de ce fait partiellement responsable d’un dysfonctionnement épistémologique redoutable, qui ne fait que créer des illusions réconfortantes débouchant sur la recherche de solutions simplistes aux problèmes du pays. Comme le constate Cunningham (2002 : 176),

Propaganda is much more than belief manipulation, thought control and persuasive language. Propaganda is fundamentally constituted by a complex array of epistemic deficits. […] It poses as truth and genuine information when, in point of fact, it only uses them; it values credibility and actual belief over the higher modalities of understanding of knowledge; while it prefers to work with true beliefs and facts for purely strategic reasons, it is profoundly indifferent to the values of truth, knowledge, and understanding.

Se constituant en synthèse d’un contre-discours polémique, la formule a été mise au service d’une rhétorique populiste, et d’une politique dans laquelle l’Internet n’est plus un espace de dialogue libre et égalitaire, « démocratique », mais plutôt la caisse de résonance alimentant le ressentiment et des appels à l’action qui peuvent être violents.

BIBLIOGRAPHIE

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RICCI, Andrea, The Early Political Web (1995-2005): A ten-year observational research seeking evidence of « eDemocracy » in the information architecture of political parties web sites worldwide, Thèse présentée en vue de l’obtention du grade académique de Docteur en Information et Communication, sous la direction de Messieurs François Heinderyckx et Jan Servaes - Année Académique 2012-2013 http://theses.ulb.ac.be/ETD-db/collection/available/ULBetd-05072013-143705/unrestricted/AndreaRICCIThesisFinal.pdf

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ZAREFSKY, David, « Strategic Manoeuvering through Persuasive Definitions: Implications for Dialectic and Rhetoric », Argumentation, n. 20, 2006, p. 399-416.

ANNEXE 1


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ANNEXE 2

« Intervista con Gianroberto Casaleggio. La democrazia va rifondata », Corriere della sera, 23 giugno 2013. A cura di Serena Danna. (Les extraits suivants ont été traduits par l’auteure)

M. Casaleggio, l’encyclopédie en ligne Wikipédia définit la cyberdémocratie comme « la forme de démocratie directe dans laquelle on utilise les nouvelles technologies de l’information et de la communication dans les consultations populaires ». Êtes-vous d’accord avec cette définition ?

« Non, la démocratie directe, rendue possible par le Web, ne se limite pas aux consultations populaires, mais elle implique une nouvelle centralité du citoyen dans la société. Les organisations politiques et sociales actuelles seront déstructurées, quelques-unes disparaîtront. La démocratie représentative, par délégation, perdra sa signification. C’est une révolution culturelle plutôt que technologique. C’est pour cette raison que souvent elle n’est pas comprise ou elle est banalisée ».

[…]

En Italie, un tiers de la population n’est pas connecté à l’Internet. Parmi les dix millions d’utilisateurs qui se connectent au moins une fois par jour, beaucoup ne se servent pas du Web pour participer à la vie politique et pour prendre part à un débat constructif. Comment la fracture numérique se conjugue-t-elle avec une politique qui attribue un rôle de premier rang à la Toile ?

« En Italie la plupart des citoyens ne peuvent pas encore se connecter au Web ou ne disposent pas de la large bande, car la fracture numérique est évidemment voulue dans ce pays. Le Mouvement 5 étoiles a fait face à ce problème en organisant des rencontres sur les places […]. Il s’agit en tout cas d’une période de transition, la majorité des italiens sera connecté à la Toile dans l’avenir. L’Internet sera comme l’air, comme Nicholas Negroponte le prophétisa ».

[…]

Dans la vidéo « Gaia » de 2009 on annonce la naissance d’un nouvel ordre mondial, caractérisé par un système de démocratie directe fondé sur le Web. Le nouveau gouvernement mondial naît le 14 août 2054. Vous êtes né le 14 août 1954. Est-ce qu’une relation existe entre ces deux dates ?

«Il s’agit d’un jeu, et la création de la vidéo a été, elle aussi, un jeu. Il en va de même pour la vidéo Prometeus, qui avance des hypothèses sur l’avenir des médias. En tout cas, je ne suis pas le seul à prévoir que dans l’avenir une troisième guerre mondiale pourrait éclater pour des ressources telles que le gaz, l’eau et le pétrole, ce que je ne souhaite d’ailleurs pas. La création d’un gouvernement mondial avec des autonomies nationales fortes peut être également possible ».

Est-ce que vous êtes encore convaincu – comme on peut le voir dans « Gaia » - qu’en 2020 il y aura une troisième guerre mondiale entre le bloc occidental des démocraties directes par le Web et le bloc formé par les « dictatures orwelliennes » de la Chine, de la Russie et du Moyen-Orient ?

« La Toile rend deux situations antithétiques possibles : la démocratie directe, la participation collective et l’accès direct à l’information d’une part, et, d’autre part, une nouvelle dictature orwellienne dans laquelle les individus croient connaître la vérité et être libres, mais ils ne font qu’obéir inconsciemment à des règles dictées par une organisation supérieure. L’une et l’autre option pourraient bien se réaliser. Il est évidemment plus probable que des régimes dictatoriaux ou semi-dictatoriaux essaient de profiter du contrôle total de l’information et de l’utilisation des comptes personnels des citoyens pour avoir accès à n’importe quel aspect de leur vie privée. La démocratie directe, en revanche, se développera plutôt dans les démocraties occidentales, et il se peut que ces deux zones entrent en conflit dans l’avenir».

[…]

Vous pensez que l’Internet et, plus en général, les nouvelles technologies ne peuvent qu’améliorer le rapport des citoyens avec la politique, l’économie, la finance. Ce techno-optimisme a été partiellement démenti ces dernières années. […] Vous vous définiriez encore comme un « évangéliste de l’Internet » ?

« Je ne suis pas un évangéliste de l’Internet, mais j’essaie d’en prévoir les effets sur nos sociétés, qui peuvent être aussi bien positifs que négatifs. À un niveau global, je crois néanmoins que l’Internet signe le début de l’ère de la participation et de la connaissance pour l’humanité ».

[…]

Le parti des pirates allemand est en train d’enregistrer une perte de consensus dans les sondages. Selon de nombreuses personnes, cette diminution de la popularité est due au fait que le parti a focalisé son attention sur des thèmes spécifiques. L’incapacité de donner au citoyen des réponses à propos de plusieurs thèmes centraux de sa vie quotidienne aurait déterminé une telle désaffection. Qu’en pensez-vous?

« […] Un projet politique qui veut la centralité du Web doit être un projet de longue haleine, qui ne tente pas seulement de résoudre des problèmes contingents. Il faut repenser les institutions et la société dans le moyen terme. Tout va changer. Le citoyen doit devenir l’institution. Les règles du jeu sont en train de changer. […] »

[…]

Votre expérience en Parlement pendant ces derniers mois a modifié ce que vous pensez du Web ? Qu’est-ce qui a changé dès que le Mouvement a fait son entrée à Palazzo Madama ?

« Tout ce qui est arrivé, y compris la tentative du Système de garder le statu quo et le manque d’expérience de nos parlementaires, était prévisible, sauf l’attaque médiatique sans précédents, épouvantable pour l’Italie républicaine, de la part des journaux et de la télévision à l’égard d’un nouveau mouvement politique. Dans le moyen et le long terme, je suis en tout cas convaincu que les mouvements l’emporteront sur les partis. Cela est vrai pour le M5s ainsi que pour d’autres formations politiques qui ne sont pas encore visibles aujourd’hui en Italie ».

[…]

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à la politique et au bien commun des citoyens ?

« L’indignation pour la condition de notre pays et la certitude qu’un changement était possible grâce à la Toile ».

1
« La cyberdémocratie est un concept basé sur l’utilisation des technologies de l'information et de la communication (TIC), comme l’Internet, afin d’améliorer le processus démocratique au sein même d’un pays démocratique. Son développement est toujours au stade embryonnaire, cependant la cyberdémocratie a déjà créé une forte controverse à travers le monde tant au sein des gouvernements que des groupes politiques ».

(http://fr.wikipedia.org/wiki/Cyberd%C3%A9mocratie)

2
La proto-formule est un ensemble de signes qui fait partie de l’histoire de la formule sans présenter encore les propriétés constitutives d’une formule.

3
Saldich, Anne Rawley, Electronic democracy: television's impact on the American political process, New York, Praeger, 1979.

4
Arterton, Frederick Christopher, Teledemocracy: Can Technology Protect Democracy?, Newbury Park, Sage, 1987.

5
Nous entendons par « résultats » le nombre d’articles et de dépêches que le logiciel nous a restitués, contenant au moins une occurrence de la formule « democrazia digitale ».

6
L’observation de l’histogramme ci-dessus montre que « democrazia digitale » a une fréquence variable avant 2012, avec des pics en 2006-2007. Une analyse de ces fluctuations serait intéressante, et demanderait de mettre en relation l’utilisation du syntagme avec des phénomènes socio-politiques majeurs. Une telle étude devrait également chercher à comprendre comment l’Union européenne a incité les différents états membres à développer des formes de cyberdémocratie au niveau national, et la façon dont ses directives ont été intégrées au droit interne des états. Dans le cas de l’Italie, c’est notamment à partir de 2004 que ce processus de développement de la cyberdémocratie, surtout au niveau des administrations locales, a commencé (voir à ce propos Biasiotti et Nannucci 2004). La presse italienne s’est intéressée par conséquent de plus en plus à ce phénomène, ce que notre histogramme confirme.

7
En Italie, ce ne sont pas les citoyens qui choisissent directement leur président, contrairement à ce qui se passe en France.

8
S’il faut considérer « democrazia digitale » comme le meilleur représentant de la formule, d’autres syntagmes sont « équivalents » en discours. Le mot « équivalent » est utilisé ici au sens de Krieg-Planque (2003 : 237) : « L'équivalence est moins celle d'une synonymie en langue […] qu'une équivalence en discours, dans l'univers discursif du moment ». Dans les articles que nous avons sélectionnés nous avons relevé par exemple les variantes « democrazia 2.0 », « democrazia della rete », « democrazia del web », « democrazia liquida », « democrazia interattiva », « democrazia della Silicon Valley », « democrazia online », « democrazia open source », « democrazia diretta attraverso il Web », « democrazia in rete », « web democrazia », « iper democrazia », « idemocracy », « e-democracy », « web-democracy ».

9
Nous n’avons pas modifié l’orthographie des exemples que nous proposons, ni adapté les choix typographiques des auteurs des articles aux normes que nous avons adoptées dans cette étude. La traduction en italique qui suit les exemples en italien est de l’auteure.

10
Authier-Revuz explique que « le guillemet de modalité autonymique n'est pas une marque renvoyant, de façon ambiguë, à un ensemble fini de valeurs — comme la réserve, la citation —, mais un signe non ambigu, à valeur générale — celle d'une pure opacification —, associé en discours à un ensemble non fini d'interprétations. Cette valeur du guillemet (et de l'italique) — celle d'une < archi-forme > de la modalité autonymique qui, là où toutes les autres formes représentent l’énonciation de X et en < disent > quelque chose de propre à chaque forme, ne fait que représenter l’énonciation de X, laissant entendre qu'il y a quelque chose à en dire » (1995 : 136-137).

11
Le discours autre « approprié » est un « discours spécifiquement lié, < attaché > à (faisant partie intégrante de) l'objet visé par le discours en train de se faire; la manière de dire < autre >, inappropriée à mon discours, s'impose à lui comme < appropriée > au réel dont je parle, en ce sens qu'elle en fait partie ; la non-coïncidence représentée, c'est-à-dire l'emprunt, signale que, relativement à la personne, au lieu, au temps, etc. dont je parle, une de ses manières de dire m'apparaît dans sa singularité signifiante — intraduisible — comme un élément suffisamment pertinent, pour que je lui fasse place dans mon dire »(AUTHIER-REVUZ 1995 : 317).

12
Il serait nécessaire d’étudier un tel ethos de façon beaucoup plus systématique, sur un corpus formé par ses discours publics, ses écrits théoriques ainsi que ses interventions en ligne.

13
Une surénonciation est « l’expression d’un point de vue surplombant dont le caractère dominant est reconnu par les autres énonciateurs » (RABATEL 2004).

14
À l’adresse: http://www.beppegrillo.it/2013/07/nuzzi_intervista_casaleggio.html

15
Il s’agit d’une « opération énonciative qui consiste à sélectionner et à spécifier un sens, ou plusieurs sens, au sein de la polysémie virtuelle d’un mot » (JULIA 2001 : 12).

16
Nous remercions M. Angenot pour nous avoir envoyé le texte inédit de son intervention au séminaire du 15 Octobre 2008 à l’Université de Bruxelles, dont le titre était : « Raisonnements par l'indice, effets d'évidence, pensée déterministe. Les théories du complot et leur puissance persuasive ».

17
Paru le 17 juin 2012.

Per citare questo articolo:

Sara AMADORI, « Democrazia digitale » : usages politiques et rhétoriques d’une formule dans le cadre des élections politiques italiennes de 2013, Repères DoRiF n. 5 - La formule en discours : perspectives argumentatives et culturelles - coordonné par Ruth Amossy, Alice Krieg-Planque et Paola Paissa , DoRiF Università, Roma novembre 2014, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=185

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