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David KLECZEWSKI

Du cliché socialiste à la formule : les fonctions de L’Homme Au Travail dans le discours centriste et nationaliste de Yair Lapid

David Kleczewski

Groupe ADARR, Tel Aviv University

Mots clés : « homme au travail », formule, ultra-orthodoxes, « haredim », contribuable, centre, Etat, souveraineté

Introduction

Quelques semaines après son succès électoral de janvier 2013, le nouveau Ministre des Finances israélien Yair Lapid1 décide de mettre au premier plan de ses interventions une expression figée, « l’homme au travail2 » (en hébreu "האדםהעובד".) Bien connue des Israéliens, elle était dans le discours travailliste des années 1950 et 1960 synonyme de « travailleur » (פועל) et visait prioritairement les ouvriers ou les agriculteurs. « L’homme au travail » avait dans le discours politique une connotation clairement socialiste. Sans doute celle-ci s’est-elle maintenue au fil des décennies, et cela jusqu’aux années 2000/2010. La chef du Parti Travailliste Shelly Yahimovitch3 (à Gauche), mais aussi le leader du principal syndicat des travailleurs, Amir Peretz, avaient ainsi tous deux employé l’expression figée pour défendre « les droits », ou la « dignité » de l’homme au travail face aux menaces ou difficultés auxquelles il devait faire face. Il convient toutefois de noter qu’au fil du temps, l’expression figée a fini par désigner l’individu qui travaille, dans le sens le plus large du terme, et non plus seulement l’ouvrier ou l’employé qu’il convient de défendre et que l’on suppose en bas de l’échelle sociale. Si donc l’expression a marginalement conservé une connotation socialiste, ses usages n’étaient cependant plus guère liés à cet héritage. Dans certains articles de presse par exemple, « l’homme au travail » pouvait designer aussi bien un cadre qu’un ouvrier, sans références aux différences propres à chacun4.

Ce qui est notable en revanche, de manière très nette, c’est que Yair Lapid va se saisir de l’expression pour la charger d’un sens nouveau, dans le cadre d’une stratégie argumentative spécifique. Candidat autoproclamé des « classes moyennes » pendant la campagne, Yair Lapid a en effet cherché à renouveler ce même thème avec « l’homme au travail ». L’utilisation qu’il en fait soulève ainsi plusieurs questions, à la fois de sciences politiques et d’analyse du discours.

Sur le plan discursif, une première question est relative aux glissements de sens et au changement de statut d’un élément de phraséologie. Comment et à la faveur de quels événements Yair Lapid a-t-il pu renouveler la signification d’une expression préexistante ? Mais aussi : comment un cliché ressenti comme vieilli devient-il formule ? « Fait de style ou figure de rhétorique usée », le cliché est un groupe de mots « qu’il est possible de détacher matériellement du texte », alors que la formule est en prise directe avec un enjeu socio-politique facteur de clivages (Amossy 1991). Or, lorsque Lapid s’empare de l’expression, en élargissant encore sensiblement le cercle des personnes qu’elle désigne, il entretient un certain flou autour de la notion qui commence à circuler largement et déclenche des réactions immédiates chez ses opposants politiques. L’expression figée et banale participe désormais d’un « ensemble de formulations qui, du fait de leurs emplois à un moment donné et dans un espace public donné, cristallisent des enjeux politiques et sociaux que ces expressions contribuent dans le même temps à construire » (Krieg-Planque 2009 : 7). Figement et réduction, caractère discursif, formule comme référent social et dimension polémique : les quatre propriétés de la formule peuvent être constatées. La formule a par ailleurs été reprise telle quelle par des opposants politiques de Yair Lapid, par la député travailliste Meirav Mihaeli oar exemple dans une interview au journal Calcalist le 16 mai 2013, mais a aussi et surtout très largement circulé dans le débat public en 2013, comme le montre le graphique en annexe 1.

D’autres questions, liées aux aspects discursifs, se posent du point de vue des sciences politiques. Quels sont les usages stratégiques et argumentatifs des nouveaux emplois de « l’homme au travail » chez Yair Lapid ? Qui vise-t-il, comment les sens renouvelés de cette vieille expression renforcent-t-il son argumentation, pour quels nouveaux besoins ? Ces questions sont pertinentes à plusieurs égards. Premièrement, parce que les élections en Israël de janvier 2013 ont été précédées d’une campagne électorale largement dominée par des enjeux économiques et sociaux, fait suffisamment rare pour avoir été relevé par les journalistes pendant la compétition électorale. Ensuite, parce que Yair Lapid a été l’un des grands vainqueurs des élections. Les sondages créditaient sa formation Yesh Atid d’une dizaine de sièges sur 120. Avec finalement 19 mandats, Yair Lapid s’est retrouvé dans la position pivot du parti difficile à contourner pour former une coalition. Il est devenu le numéro deux du gouvernement, et a été nommé ministre des finances. Et c’est précisément à ce moment politique qu’il va décider, de manière délibérée, de mettre en avant, voire presque de recréer, l’expression figée « l’homme au travail » désormais investie d’un sens nouveau.Il ne s’agit donc pas d’un phénomène discursif marginal, mais d’une véritable tentative de renouveler un discours politique sur le plan économique et social. Yair Lapid parvient à faire circuler une expression éculée investie d’un sens spécifique et en partie novateur – circulation qu’atteste le graphique des occurrences (cf. Annexe 1, où on peut voir le relevé des occurrences dans le quotidien le plus lu d’Israël, Ydiot Aharonot). En ce sens, cette étude apporte une contribution sur la manière dont se formulent certains des nouveaux enjeux économiques et sociaux en Israël.

L’essentiel des interventions de Yair Lapid ont été diffusées sur sa page Facebook, accessible à tous, et mainte fois citée par les journalistes qui reprenaient certains de ses propos.La communication politique sur Facebook fait désormais l’objet d’une très importante littérature (avec une certaine emphase sur les jeunes générations), signe que le phénomène n’est pas limité au cas très étudié de Barack Obama lors de sa campagne de 2008, et qu’il concerne toutes les tendances politiques. Il convient de préciser qu’en Israël, notamment pour Yair Lapid, l’outil Facebook n’a pas été simplement un support d’expression supplémentaire destiné à susciter l’émotion ou l’identification, mais le principal vecteur de sa communication, au moyen de publications diffusées sur une base quasi-quotidienne. Notre corpus, dans cet article, comprend donc l’ensemble de ses interventions de janvier 2013 à mai 2013. Durant cette période, Yair Lapid a reproduit sur sa page Facebook le titre et le lien de son discours de politique générale5, celui qu’il choisit pour introduire avec force et pour la première fois la notion de « l’homme au travail ». Par conséquent, nous analyserons tout d’abord ce discours qui a pour ambition affichée de placer « l’homme au travail » au centre de l’attention politique. Pour bien comprendre les objectifs argumentatifs de l’expression, nous mettrons ensuite ce discours en perspective sur le reste des interventions de Yair Lapid, de janvier à mai 2013 : du candidat au ministre, nous pourrons ainsi étudier la continuité d’un discours.

On verra que d’un point de vue stratégique et argumentatif, les nouveaux usages de « l’homme au travail » sont lourds de sens : ils offrent à Yair Lapid un moyen de créer la figure d’un citoyen légitime et politiquement uniforme, au détriment des juifs ultra-orthodoxes. En effet, « l’homme au travail », qui par définition est inséré sur le marché de l’emploi et contribue au budget national par ses impôts, devient une figure opposée à celle du juif ultraorthodoxe accusé de ne pas travailler et de vivre des subsides de l’Etat. Ainsi se trouve défini un ennemi politique. Annulant une polarisation pour en créer une autre, Lapid parvientainsi à brouiller les clivages gauche-droite dans un discours dont on montrera ici qu’il est centriste d’une part, et soucieux de préserver la souveraineté de l’Etat d’autre part.

I - La définition discursive de « l’homme au travail » dans le discours INSS de politique générale

Dès le tout premier mouvement de son discours, Yair Lapid définit ce qu’il entend par « l’homme au travail. « Parfois appelé classe moyenne, parfois appelé contribuable ou actif, appelez-le comme vous voulez, mais il ou elle, est celui, ou celle, qui maintient l’Etat en vie ».

L’injonction « Appelez-le comme vous voulez » confirme bien que la formule n’est pas encore investie d’un sens précis, ni pour le locuteur, ni pour le destinataire. En effet, c’est la première fois que le récent ministre des finances en fait un véritable objet de discours. Il sait donc que son emploi appelle des précisions. Il sait aussi que le terme n’est pas inconnu du public, mais il doit maintenant le charger d’un sens spécifique, le sien, pour servir son discours. L’usage de l’injonction permet à Yair Lapid d’amorcer un début de définition, sans en avoir l’air. Dans ce passage, il forge une formule et son sens, tout en renforçant un ethos de chef ou de décideur peu intéressé par la forme, davantage par le fond.

L’injonction lui permet aussi de lier discursivement « homme au travail » et classe moyenne. Que penser du rapport d’équivalence ainsi établi ? Ce rapport entretient tout d’abord un certain flou sur le contenu de la définition. Yair Lapid commence par se servir d’éléments extérieurs (les programmes et leurs résultats dans un premier temps, la classe moyenne et les contribuables ensuite) pour délimiter, marquer le territoire encore indéfini que couvre « l’homme au travail ». Deuxièmement, l’équivalence confère un sens ou un champ d’application extrêmement large : « l’homme au travail » ne serait rien de moins, chez Yair Lapid, que les « contribuables » et tous ceux qui travaillent. Autrement dit un nombre important de citoyens, voire la grande majorité. Avec « l’homme au travail », Yair Lapid évoque-t-il ou sous-entend-t-il le « peuple », la « nation » ou les « Israéliens » eux-mêmes ? C’est une hypothèse que nous envisagerons par la suite, lorsque nous examinerons de près les usages argumentatifs de la formule.

Le Ministre des Finances définit aussi « l’homme au travail » par ses ennemis ou opposants supposés. Ce sont tout d’abord certains « groupes d’intérêts », explicitement cités ou induits par le contexte. Il fait ici allusion à deux thèmes récurrents dans la presse début 2013 et dans la campagne électorale. Le premier est la libéralisation des ports d’Israël, notamment celuid’Ashdod, à laquelle des syndicats jugés petits mais puissants s’opposent. Le second est cette idée largement diffusée que quelques familles ou grands groupes monopolistiques contrôlent de très larges secteurs du marché israélien, fixent les prix, nuisent à la concurrence et aux intérêts du consommateur-citoyen israélien. Cette affirmation est extrêmement répandue et transcende le clivage gauche-droite puisqu’elle se formule aussi bien au sein du Parti Travailliste alors incarné par Shelly Yahimovitch, qu’ausein de la droite nationaliste-religieuse de Naftali Bennett. La question de la lutte contre les « monopoles » (« monopolim »), contre les « concentrations » (« rikouziout ») ou contre les « groupes d’intérêt » (« kvoutsot koah »), souvent associés dans le discours, a lui-même été un thème important de campagne, et a fait l’objet de discussions au Parlement dès mars 2013.

Le second groupe ou ensemble désigné comme contraire aux « intérêts » de « l’homme au travail » regroupe tous ceux qui ne travaillent pas, et par choix. Cette allusion aux ultraorthodoxes (« Haredim ») est, plus encore que les monopoles, en lien direct avec le déroulement de la campagne fin 2012-début 2013. La compétition électorale a en effet été marquée par une expression omniprésente dans le discours politique et médiatique, devenue véritable slogan, et très certainement aussi formule : « L’égalité du fardeau » (« shivion banetel »). Par fardeau, l’expression vise le service militaire. De très nombreux Israéliens perçoivent comme une injustice l’exemption pour les ultraorthodoxes de leurs obligations militaires. Pour des raisons religieuses, ils ont le droit de ne pas servir afin d’étudier dans les écoles talmudiques (« Yshivot »). Pour des raisons d’interprétation religieuse également, certains des membres des communautés orthodoxes refusent de travailler. La plupart d’entre eux vivent en dessous du seuil de pauvreté, grâce aux allocations de l’Etat. Mais la démographie galopante de cette communauté est perçue comme une menace, et semble avoir sonné le glas de cette tolérance.

En définissant discursivement deux ensembles d’intérêts contradictoires, ceux de l’homme au travail « qui sert à l’armée et travaille », et ceux qui bénéficient d’exemptions immorales, Yair Lapid construit une définition qui exclut les juifs ultraorthodoxes. L’ « homme au travail » ne désigne pas une catégorie particulière, mais en exclut une, spécifique.A défaut d’être définie avec précision, la formule s’en prend à un groupe très identifiable de la société israélienne.

II - Usages argumentatifs de la formule

Quatre hypothèses seront discutées ici. Pour réaliser cette analyse, le corpus d’une quarantaine de pages issues de la page Facebook de Yair Lapid sera pris en compte et permettra d’affiner, confirmer ouinfirmer certaines des hypothèses suivantes :

1) L’usage de la formule « l’homme au travail » est la marque d’un discours qui tend vers le libéralisme économique, en ce sens qu’il valorise l’effort et la libre entreprise.

2) Exclusive dans sa définition, la formule pourrait être utilisée comme instrument antireligieux, hostile aux-juifs ultra-orthodoxes pour ce qu’ils sont.

3) Elle est une autre formulation du peuple lui-même, volontairement floue et indéfinie, dans le cadre d’un discours centriste «attrape-tout », à la manière d’un « catch-all party », telle que la science politique la définit.

4) Défini de manière fonctionnaliste, « l’homme au travail » est avant tout un contribuable indispensable à la survie de l’Etat grâce à ses impôts. « L’hommeau travail » vient en soutien d’un discours aux accents « républicains », qui insiste sur la protection de la souveraineté de l’Etat et de ses fonctions régaliennes, c'est-à-dire celles qui lui sont consubstantielles et nécessaire à sa survie comme puissance publique.

1) La formule au service d’arguments capitalistes ou libéraux ?

Ecartons ici d’emblée une hypothèse : Yair Lapid ne se sert pas de l’homme au travail dans un argumentaire que l’on pourrait qualifier de « socialiste ». Il ne lui attribue pas de connotation « de gauche » en ce sens qu’il ne lui associe aucun élément idéologique appartenant traditionnellement à la gauche. Pas de référence par exemple à des thèmes comme l’amélioration des conditions de travail, la redistribution des profits desentreprises, ou la lutte contre les licenciements, la méfiance vis-à-vis du capital… Thèmes qui eux, se retrouvent dans le discours de la travailliste Shelly Yahimovitch, par exemple.

Comme le souligne Patrick Charaudeau, la référence dans le discours au thème du travail n’est pas en soi un marqueur de droite ou de gauche (Charaudeau 2008). Ainsi les candidats Sarkozy et Royal, adversaires et finalistes lors de la campagne présidentielle française de 2007, ont pu chacun défendre la « valeur travail », mais ils ne comprenaient pas la même chose derrière cette dénomination. Pour le candidat UMP de droite, Nicolas Sarkozy, le travail était appréhendé de manière quantitative avec la création discursive de deux catégories d’individus, ceux qui se « lèvent tôt »,face à ceux qui ne feraient pas suffisamment d’efforts pour trouver un emploi, et qui vivraient des aides octroyées par l’Etat. « La candidate socialiste Ségolène Royal, dans son discours, estime que ce n’est pas le manque de volonté mais la précarité qui« va décourager les salaries au travail, qui va les fragiliser ».

Qu’en est-il chez Yair Lapid ? Précisons tout d’abord que le ministre des finances a lui aussi envisagé le travail comme valeur – une « valeur juive », en l’occurrence6.

« L’homme au travail » et son équivalent discursif, la « classe moyenne », est désigné comme celui qu’il faut défendre, alors que les thèmes des populations défavorisées ou celui des inégalités, sont bien plus rarement objet de discours dans ce corpus. La question est donc de savoir si avec « l’homme au travail », Yair Lapid englobe aussi les travailleurs pauvres, par exemple. Or, dans cet énoncé, c’est le cas :

« Cela signifie que si quelqu'un veut travailler, nous devons tout faire pour lui créer des emplois. Cela signifie que si quelqu'un travaille et ne gagne pas assez pour vivre décemment, nous devons l'aider à évoluer. Et cela signifie que si quelqu'un est en bonne santé et peut travailler, mais pensequ'il en est exempt, il doit donc savoir que nous ne paierons pas ses factures ».

Yair Lapid ne s’en prend pas ici à ceux qui refuseraient de travailler pour profiter d’une culture de l’assistanat, comme le dénoncent certains économistes libéraux. Il dit vouloir aider justement ceux qui ne trouvent pas de travail, ou ceux qui travaillent sans pouvoir s’en sortir. Mais cet exemple est isolé. Car en valorisant « l’homme au travail, qui paye des impôts », en associant l’homme à défendre au fait qu’il ramène de l’argent à l’Etat, Yair Lapid vise implicitement et nécessairement les personnes qui gagnent suffisamment d’argent pour être imposables, et donc, une couche plutôt aisée (voire très aisée) de la population israélienne.

Si très schématiquement l’on considère que la « lutte contre l’impôt » est un thème de droite capitaliste, et la « défense du travail » un thème de gauche socialiste, il est alors difficile de placer Yair Lapid dans l’un ou l’autre camp. En effet, à travers « l’homme au travail » il valorise l’impôt, mais en même temps, ne parle que rarement des plus « faibles ». Deux constats s’imposent donc : la définition de la formule, qui aurait pu être chargée d’une connotation strictement socialiste, est chez Yair Lapid définie de manière suffisamment large pour être parfaitement compatible avec une pensée économique libérale. Mais en même temps, il est impossible d’affirmer que l’usage de cette formule, début 2013, est le strict reflet d’une telle pensée libérale. Ces ambigüités, ou ce flou définitionnel, semblent compléter les analyses effluées par des chercheurs sur son programme électoral. Mohanad Mustafa y relève ainsi des éléments assimilables à l’Etat Providence, mais aussi à une pensée libérale, tout en estimant que « Lapid ne promeut pas un système économique socio-démocrate, son discours économique n’insiste pas sur le soutien aux groupes marginalisés ou vulnérables de la société israélienne, mais sur la classe moyenne supérieure ». En fait, son but est ailleurs : la formule « homme au travail» est orientée spécifiquement contre un secteur de la société.

2) « l’homme au travail », une formule dirigée contre les juifs ultra-orthodoxes

Plusieurs indices laissent penser que Yair Lapid cherche à créer une opposition, une polarisation politique entre son camp et celui des ultraorthodoxes, explicitement cités dans le corpus Facebook à cinq reprises avec le parti Shass, et à deux reprises avec le parti « Judaisme de la Torah ».

Nous avons vu à quel point la définition discursive de « l’homme au travail » dans le discours de politique générale de Yair Lapid exclut les juifs ultraorthodoxes. Cette définition est la suite logique de la manière dont le ministre des finances présente, sur Facebook, les rapports de forces qui caractériseraient la société israélienne. Ici sont reproduites quelques-unes des références aux ultra-orthodoxes dans un corpus qui court de janvier à mai 2013. Le 5 janvier, à quelques semaines des élections, Yair Lapid sait déjà que sa liste Yesh Atid remportera plusieurs sièges, une dizaine selon les sondages, ce qui ouvre des possibilités d’alliances avec d’autres partis d’opposition classés au centre ou à gauche. L’enjeu : la composition du gouvernement après les élections, dans le cadre des discussions de coalition. Le passage qui suit est typique du discours de Yair Lapid sur ce sujet :

«Tzipi et Shelly7veulent que nous annoncions que nous ne participerons pas au prochain gouvernement.Quel en serait le résultat ? Un gouvernement de droite et d’ultraorthodoxes ? Nous avons alors pris les devants et leur avons proposé le contraire. Plutôt que d'ignorer la probabilité crédible selon laquelle Netanyahou formera le prochain gouvernement, entrons-y ensemble, et ainsi, à la place d’un gouvernement de droite ultra-orthodoxe, nous aurons un gouvernement modéré et sain qui agira en faveur de la classe moyenne israélienne. Cela n’a-t-il pas plus de sens ? »

L’accent est donc mis sur les stratégies post-électorales. Cet extrait confirme le positionnement hostile aux partis ultraorthodoxes, dans la mesure où Yair Lapid choisit de citer cette composante spécifiquement, et elle seule, alors que la coalition de droite de l’époque, comme d’ailleurs celle qui se dessinait dans les sondages, incluait d’autres tendances. Mais c’est bien le poids des « ultraorthodoxes », dans cet extrait, qu’il s’agit de contrebalancer.

Le 7 janvier, l’opposition politique que Yair Lapid essaie de créer entre son parti Yesh Atid et celui des ultra-orthodoxes, est concentrée dans cette expression : « Yesh Atid sera le Shass des classes moyennes »

« J’affirme que Yesh Atid est le « Shass classe moyenne », nonparce que j'aime la façon de faire de Shass, mais parce que je regarde la manière dont Shass parvient à se soumettre l'ensemble du pays avec 11 sièges »8.

Expression lourde de sens, « Shass des classes moyennes », parce qu’elle prépare parfaitement le terrain à l’utilisation, trois mois plus tard, de la formule « homme au travail ». En effet, l’expression concentre en elle deux thèmes saillants du discours de Yair Lapid. Le premier, ici sous-entendu, est celui du corporatisme supposé des partis ultraorthodoxes. L’expression reflète tout d’abord l’idée défendue par Yair Lapid que les partis ultraorthodoxes travestissent les règles du jeu démocratique pour servir leurs propres intérêts. L’accent est mis sur le caractère supposé sectoriel du Shass, parti perçu comme ultraorthodoxe, qui n’agit que pour les ultraorthodoxes. Avec ce qui pourrait être un slogan, « Yesh Atid sera le Shass des classes moyennes », l’argument sous-entendu est que Yesh Atid se servira des mêmes armes ou des mêmes méthodes de fonctionnement que ses ennemis politiques du Shass. Le second thème, très clairement affiché, et sans surprise, est que le centre de gravité affiché de Yesh Atid sera constitué par les classes moyennes.

3) L’homme au travail, soutien d’un discours centriste

Depuis le début de sa campagne, Yair Lapid n’a eu de cesse de positionner son parti au centre et de niveler la légitimité du clivage traditionnel droite-gauche. Mais sa manière de faire est originale.

a) Des tensions individuelles, mais pas de clivages gauche-droite

Un texte daté du 19 avril est à cet égard représentatif. Yair Lapid le titre « Nous sommes tout à la fois ». Sur un peu plus d’une page, publiée à l’occasion de la très symbolique journée annuelle de l’« Indépendance », le nouveau ministre des finances passe en revue l’ensemble des sujets qui tiraillent la société israélienne, et qui d’ordinaire font l’objet de polémiques et clivages politiques des plus intenses. Dans ce texte de plus d’une page, des marqueurs (Bonnafous et Tournier 1995, Téboul-Weber 2004) politique de droite comme de gauche sont utilisés. Mais Yair Lapid en annule totalement les effets, en avançant la thèse implicite quechaque israélien est animé, en soi et simultanément, par des sentiments et des opinions à la fois de droite et de gauche.

Autorité à l’école, service publique, relations internationales… Dans ce texte, les clivages politiques n’existent plus, ils ont été discursivement effacés et intériorisés au sein de chacun des Israéliens. Sur une page entière, tous les conflits idéologiques droite-gauche qui déchirent la société israélienne sont ici absorbés au sein de l’individu, ils sont réduits à l’état de sentiments contradictoires vécus à l’échelle individuelle, non collective. Ce qui était clivages idéologiques devient simplement contradictions internes vécues par chaque Israélien, et qui les définissent tous de manière uniforme. Yair Lapid joue ainsi avec les échelles et les définitions. Plus d’antagonismes politiques structurés autour de groupes et d’idéologies contradictoires : il ne reste que l’Israélien, élément de base, seul face à ses dilemmes.

Or, il est par ailleurs intéressant de noter que sur chacun des enjeux développés ou cités, Yair Lapid ne se positionne pas clairement lui-même. Impossible de savoir quel est son sentiment ou son jugement.

L’effacement des clivages politiques traditionnels et l’atomisation des oppositions politiques reproduites à l’échelle individuelle, au sein de chacun, sont tout à fait propices à l’introduction d’une catégorie aussi englobante que « l’homme au travail ». Et cela pour au moins trois raisons. Sur le plan pratique, ou logique, la formule permet de toucher ou de concerner un ensemble extrêmement large de la population. Sur le plan argumentatif, la formule utilisée par Yair Lapid lui permet de modeler le citoyen type, classique. Et sur le plan stratégique, la description de l’effacement des clivages puis, ensuite, l’usage de la formule, offrent à Yair Lapid la possibilité de se placer au-dessus ou au centre de l’espace politique. Elle renforce son ethos centriste et rassembleur : non seulement la gauche et la droite ne sont plus des catégories pertinentes, mais, bien plus, elles ont laissé la place à une nouvelle catégorie créée par Yair Lapid : ce citoyen type légitime qui doit être l’objet de toute les attentions : « l’homme au travail ».

b) L’homme au travail, une triangulation d’un genre particulier?

En sciences politiques, la triangulation consiste « à répondre à un enjeu de manière optimale en intégrant les perspectives de deux camps politiques opposés : la droite et la gauche » (Grunberg, Laidi 2007). Que penser alors de l’usage par Yair Lapid de l’expression « homme au travail » ? Employée ces dernières années en Israël dans des contextes certes très larges et parfois dépolitisés, l’expression pouvait toutefois être considérée comme un marqueur de gauche dans la mesure où, comme on l’a noté, elle se retrouvait davantage dans les propos de leaders travaillistes ou syndicaux, mais aussiparce qu’elle était associée dans le discours à desnotions comme la « dignité perdue » au travail, ou les « droits de l’homme au travail ». Lorsque Yair Lapid l’intègre à son discours, il se sert donc d’un marqueur de gauche pour le réinterpréter dans unsystème de pensée différent et englobant des perspectives différentes : on pourrait donc bien parler de triangulation. Pourtant, - sujet qui pourrait faire l’objet de recherches spécifiques - il s’agit ici d’une triangulation d’un type particulier : il ne s’agit pas uniquement pour Yair Lapid, avec « l’homme au travail », de dépasser ou de se positionner sur le clivage gauche-droite.Il s’agit aussi d’orienter la formule contre les ultraorthodoxes, c'est-à-dire non contre un camp politique (gauche ou droite), mais un groupe social en particulier. Yair Lapid joue donc sur deux axes de clivage. L’axe gauche-droite d’où est extrait le marqueur de gauche, et un axe sociétal ou religieux qui devient le terrain sur lequel le marqueur est employé. Il se sert ainsi d’un marqueur et en détourne le sens pour l’orienter contre un ennemi politique qui se situe en dehors de l’axe premier à partir duquel le marqueur a été extrait.

Singulière ou pas, il est intéressant de noter que cette technique de triangulation a des précédents très étudiés : Bill Clinton, comme Tony Blair, sont les tous deux parvenus à prendre le pouvoir « par le centre », en ciblant pour le second les classes moyennes émergentes et en se jouant des repères traditionnels du clivage gauche droite, au moyen, entre autres, de la technique de la triangulation (Newman, Perloff 2004). Avec un décalage dans le temps, Yair Lapid en janvier 2013 a lui aussi pu bénéficier d’un discours qui nie la pertinence du clivage gauche-droite. Autre sujet de recherches futures : la manière dont Yair Lapid a pu construire un discours politique selon les schémas du marketing politique (Barrie, Huggins 2002), en vertu duquel un produit politique est élaboré prioritairement en fonction de choix stratégiques et non idéologiques, et qui sert des formations politiques définies comme des «catch-all parties ».

4) Eloge de "l’homme au travail" comme contribuable : la protection des fonctions régaliennes de l’Etat et de la souveraineté nationale

L’opposition aux juifs ultra-orthodoxes ou aux partis censés les représenter est donc sans ambigüité. Mais sur quelles bases ? Quelle est la nature des argumentaires déployés, et comment la formule de « l’homme au travail » sert-elle la stratégie argumentative de Yair Lapid ?

Nous le verrons ici, l’argumentaire déployé contre les ultra-orthodoxes relève non de «l’essence », mais de la « quantité », selon les critères de Chaim Perelman (Amossy 2006). Il ne s’en prend pas à eux pour ce qu’ils sont, mais parce que leur nombre est aujourd’hui si important qu’il menacerait le fonctionnement de l’Etat. De manière symétrique, le ministre des finances ne soutient pas « l’homme au travail » pour ce qu’il est, par essence, mais uniquement pour ce qu’il fait : il sert l’Etat avec ses impôts et son service militaire (A). C’est en ce sens que nous parlerons d’une approche fonctionnaliste, plus qu’idéologique, développée par Yair Lapid. Cette définition et cet usage de l’homme au travail, en plus de servir un argumentaire centriste comme nous venons de le voir, valorise également la protection ou le renforcement de l’Etat comme puissance souveraine dont les attributs régaliens sont les conditions de sa survie, et à ce titre doivent être défendues (B).

A) L’homme au travail, pilier de l’économie israélienne

Avant même son discours de politique générale INSS (23 avril), qui apporte de nombreuses réponses à ces questions, Yair Lapid avait concentré sa vision sur ces quelques lignes postées le 9 avril, et qui indiquent pourquoi il est essentiel, à ses yeux, d’aider« l’homme au travail » plus que tout autre. Yair Lapid réfute ici des rumeurs de coupes budgétaires qui concerneraient les étudiants. Il explique qu’il n’en est pas question, précisément parce que l’étudiant, « homme au travail » en germe, est « la colonne vertébrale dont dépendra l'économie dans deux ou trois ans, lorsqu’il aura terminé d'étudier et qu’il entrera dans le marché du travail. Il est l'homme que je veux aider».

On le voit avec ce passage, l’opposition aux ultra-orthodoxes n’est pas ici basée sur des considérations d’ordre religieux, idéologique. Dans ce corpus, Yair Lapid ne les dénonce pas pour leur mode de vie, il ne les juge pas par rapport à des critères liés au temps ou à l’évolution, avec un vocabulaire de la « modernité » ou de « l’archaïsme ». Sa lutte ne se situe pas non plus sur un axe progressisme/tradition, comme cela aurait pu classiquement être le cas dans des débats impliquant des populations qui pratiquent une religion face à ceux qui affirment vouloir s’en émanciper.

Dans ce corpus, c’est uniquement pour des raisons d’ordre économique que Yair Lapid désigne les ultra-orthodoxes et surtout leurs représentants, comme des ennemis politiques. Chronologiquement, le candidat Lapid expliquait que seule la classe moyenne faisait tenir l’Etat debout. Puis, comme nouveau ministre des finances, il explique que « l’homme au travail » est le pilier de l’économie israélienne, celui sans qui rien n’est possible, celui qu’il faut choyer et « mettre au centre ». La continuité de l’argumentaire est donc très visible. Il faut aider ceux qui, comme Riky Cohen, résidente d’une ville au Nord de Tel-Aviv érigée par Yair Lapid en symbole, « travaillent dur, paient des impôts, n’appartiennent à aucun secteur […] ». Avec cette femme portée en exemple et censée être le représentant type de « l'hommeau travail » et de la classe moyenne, le ministre des finances n’a pas seulement déclenché l’une des plus vives polémiques du début de l’année 20139, il a aussi confirmé la nature de son opposition aux ultra-orthodoxes. Contrairement à Riky Cohen, ces derniers sont accusés de nepas travailler et, par conséquent, ce qui est plus problématique encore pour Yair Lapid, accusés de pas payer d’impôts, de ne pas contribuer au budget national. Et contrairement à Riky Cohen, eux sont organisés, ils appartiennent à un « secteur » qui les protège et défend leurs intérêts au moyen d’accords politiques « immoraux »10. Un « secteur » qui fait défaut aux actifs, à « l'homme au travail », à ceux qui travaillent et ne sont représentés par personne.

Pas de sentiment antireligieux donc, pas de parti-pris sur le terrain des valeurs spirituelles. Deux autres éléments confirment cette analyse.

- Premièrement, la manière dont Yair Lapid appréhende, dans le discours, le second « secteur » très religieux de la société israélienne : les « nationalistes-religieux ». Loin d’en faire des ennemis politiques, il en fera au contraire des alliés. Ces populations se définissent à la fois par leur très haut degré de pratique religieuse, mais aussi et simultanément par leurs attitudes nationalistes. Très actifs à l’armée, où ils briguent de plus en plus les postes d’officiers, ils sont aussi généralement bien intégrés dans le marché du travail et se montrent plutôt libéraux sur le plan des attitudes économiques. Comptant moins de 15% de la population israélienne, les nationalistes-religieux sont régulièrement présents au Parlement, mais rarement influents, car très souvent éclatés entre petits partis antagonistes. Aux élections de 2013, le candidat Bennett est malgré tout parvenu à les unir autourde la bannière « Maison juive ».

De quelle manière Yair Lapid évoque-t-il ces nationalistes-religieux ? Sur l’ensemble du corpus, le candidat, puis ministre, Lapid n’y fait allusion qu’à deux reprises, en usant de termes plutôt flatteurs ou compréhensifs àleur égard, les qualifiant en effet de « patriotes israéliens » : eux, ils contribuent à la société israélienne. Avec ces juifs orthodoxes, mais nationalistes, et surtout bien intégrés dans le marché du travail, Yair Lapid a d'ailleurs formé alliance pour constituer l'une des colonnes vertébrales du gouvernement issu des élections de janvier 2013. Et même lorsqu’il s’oppose à certains d’entre eux qui choisissent de vivre dans des petites localités isolées en Cisjordanie, il est très intéressant de noter que là encore, son opposition ne se réfère pas à la légitimité ou non de construire au delà de la ligne verte. Son opposition est basée sur une logique que l’on pourrait appeler de « pragmatique » financière, un simple calcul économique coût-avantage :

« Je veux demander à Naftali - la main sur le cœur -, ce qu’il en est des implantations. Les milliards (de shekels) pour de nouvelles routes dans les localités isolées en dehors des blocs d’implantation ne font-ils pas partie du problème ? […] Je pense que les habitants des implantations sont des patriotes, mais (…)Ils doivent porter le fardeau comme toute la classe moyenne israélienne ».

On le comprend avec ce passage : l’urgence n’est ni sécuritaire, ni diplomatique, elle est strictement financière. Face à son rival Naftali Bennet, Yair Lapid concède des « divergences» sur le « conflit israélo-palestinien » mais il loue le « patriotisme » des juifs qui vivent en « Judée-Samarie ». Son problème ? Les dépenses que cela implique et qui jouent au détriment de «la classe moyenne », victime d’un autre secteur de la société.A contrario, dans le récit de Yair Lapid, ces juifs qui vivent dans des implantations isolées, donc coûteuses, ne poseraient pas problème si la nation ne devait pas faire face à d’importants défis budgétaires.

Ainsi, il semble cohérent que l’attitude de Yair Lapid se montre bien plus compréhensive à l’égard des nationalistes-religieux, dont il loue les mérites, qu’à l’égard desharedim, les ultra-orthodoxes. « L’homme au travail » englobe les premiers, exclut les seconds, et sert un argumentaire basé sur des rapports de force budgétaires bien plus qu’idéologiques. De ce point de vue là, le discours de Yair Lapid rejoint certaines analyses (Torgovnik 2007) qui avaient pu être formulées sur le parti centriste Shinoui de son père, Tommy Lapid : « Shinouï a fait une distinction claire entre les ultraorthodoxes qui fuyaient l’incorporation à l’armée et les groupes nationaux-religieux qui servaient dans l'armée ».

- Seconde illustration de « l’homme autravail » comme pilier de l’économie israélienne : la définition par Yair Lapid d'un ordre harmonieux fondé sur cet « homme au travail »/ « contribuable » (« meshalem missim »), couple notionnel qui se lit régulièrement dans le discours de Yair Lapid. Dans son discours face à l’INSS les plus riches d'Israël, Yair Lapid définit différentes catégories de la population israélienne qu'il articule et lie entre elles, selon un ordre basé sur « l'homme au travail ». Apres avoir expliqué de quoi – et surtout de qui – ce citoyen type est la victime, Yair Lapid explique pourquoi se focaliser sur « l'homme au travail » ne se fera pas au détriment des « faibles », ni ne doit se faire au détriment des « forts » qui contribuent eux aussi à faire « fonctionner » la société, selon le terme de Yair Lapid. Apres avoir énoncé les mesures d'aides sociales qu'il a déjà adoptées en faveur de certaines populations défavorisées, il déroule un argumentaire basé sur une hiérarchie des priorités et sur l'énonciation de ce qui est présenté comme une évidence : l'Etat ne peut redistribuer l'argent qu'il n'a pas. En revanche, Yair Lapid explique que s’il est respecté dans ses intérêts, le citoyen moyen sera très content de payer des impôts qui viendront en aide aux plus faibles : « Et je vous dis que pour les israéliens qui travaillent, cet argent sera payé avec plaisir».

Concernant les « forts », Yair Lapid prend bien soin de distinguer ceux qu’il convient de dénoncer parce qu’ils « exploitent » le « système » (les « magnats des grandes banques » ou « barons de la finance »11, le secteur qui fait commerce des ressources naturelles israéliennes…), et ceux qu’il faut au contraire soutenir précisément parce qu’ils contribuent à l’Etat. Yair Lapid réclame même le « tapis rouge » pour une multinationale « type Intel » qui viendrait s'installer en Israël en périphérie dans la ville de Kyriat Gat. Il cite aussi en exemple, les qualifiant de héros, certains des hommes les plus riches d'Israël, qui ont tous largement contribué à l'Etat d'une manière ou d'une autre.

Le constat s'impose donc. Dans cette articulation discursive, Yair Lapid présente la figure d'un « homme au travail » pilier du système parce que contribuable.Un « homme au travail » qui apporte de l'argent, et surtout, qui le fait avec « joie ». Un ordre harmonieux donc, où chacun se trouve à sa place.

B) Yair Lapid le régalien: éloge de la souveraineté nationale et langage «républicain»

Défini comme élément clé sur lequel repose le système, et utilisé dans un argumentaire hostile auxharedim, la formule « homme au travail » sert par conséquent cet objectif : la valorisation ou la préservation de l'Etat, menacé selon Yair Lapid dans ses capacités d'action. « Le Roi David était soldat combattant, Maimonide a étudié les sciences profanes », écrit-il. Avec la formule « l'homme au travail », Yair Lapid ne se place pas sur le terrain religieux pour s'opposer aux ultraorthodoxes.Il dénonce le fait qu'ils ne contribuent pas aux efforts de la nation. Le très répandu « égalité du fardeau », formule dont nous avons parlé, est de ce point de vue très emblématique. Il n’est donc pas surprenant de voir que la formule « homme au travail » s’insère sur Facebook dans un discours aux accents « républicains » ou souverainistes. Par républicain, nous entendrons toutes les tentatives de valoriser le tout sur la partie, et par souverainiste, le souci de renforcer autant que possible les capacités d’action de la puissance publique.

Le discours inaugural de Yair Lapid en février 2013 au Parlement israélien a constitué l’un de ses tout premiers « moments discursifs » importants puisqu’il marque la métamorphose du candidat Lapid en élu politique. Reproduit lui aussi sur Facebook, il se présente comme un véritable plaidoyer pour la sauvegarde de l’Etat comme souveraineté et pour le dépassement des différences par quelque chose deplus grand. Adoptant l’ethos du professeur, Yair Lapid délivre un cours d’Etat-nation. Il s’inquiète de la capacité de l’Etat à agir « comme souverain contre les différents groupes qui le composent » parce que, explique-t-il, « l'idée de base de l'État-nation – et de tous les pays – est d’être un ensemble plus grand que la somme de ses parties ». Après s’être réjoui de la forte diversité des groupes ethniques ou sociaux qui composent la société israélienne, Yair Lapid formule le constat que « ce qui était une chance est devenu un risque ». Il s’en prend aux juifs de Samarie12, région de Cisjordanie, qui attaquent l’armée israélienne à coup de pierres, et dénonce aussi les villagesarabes israéliens en proie aux violences, dans lesquelles « la police n’ose plus entrer ».Ce n’est pas une démocratie, écrit Yair Lapid, « c’est le gouvernement des minorités sur la majorité ».Ces minorités, parmi lesquelles il place les ultra-orthodoxes, sont appelées dans la dernière phrase de ce discours à respecter « le principe le plus basique de la démocratie – l’autorité de l’Etat à agir selon la décision de la majorité ».

Conclusion

D’un point de vue discursif, des questions méritent d’être creusées et pourraient faire l’objet de recherches futures. Elles concernent notamment le passage du cliché à la formule, le premier pouvant se détacher de son contexte d’élocution, contrairement au second qui, même s’il se fige, reste toujours porteur d’enjeux socio-politiques dans une société donnée. Au-delà du passage du cliché à la formule, c’est aussi la question de la fonction argumentative de la formule qui a été décrite dans cet article. Nous l’avons vu, les attributs de la formule tels qu’Alice Krieg Planque les définit comportent un enjeu social et polémique : autrement dit, l’usage d’une formule, ici « l’homme au travail », s’inscrit nécessairement dans une stratégie d’argumentation qui marque le débat public a un moment donné, et qui révèle certains clivages. Avec cette formule, Yair Lapid a pu renouveler un discours hostile aux ultra-orthodoxes, moins pour s’opposer à leurs croyances que pour dénoncer la menace que leur non-participation à la vie publique ferait peser, selon lui, sur Israël. D’un point de vue argumentatif, la formule a donc une fonction très identifiable : construire discursivement la figure d’un citoyen modèle et légitime, seul digne d’être au centre des politiques publiques.

Sur le plan des sciences politiques, cette stratégie discursive est venue soutenir les ambitions centristes d’un candidat qui a su faire de sa jeune formation un parti pivot, au moins le temps d’une élection. La question de l’émergence ou de la viabilité d’un centre politique en Israël s’en est trouvée renouvelée.

Annexe 1

paissa1

Nombre d’occurrences de l’expression « homme au travail » dans les articles du Yediot Aharonot depuis 1965

Bibliographie

AMOSSY Ruth,L’argumentation dans le discours, Armand Colin (2e édition), 2006.

AMOSSY Ruth,Les idées reçues, sémiologie du stéréotype, Nathan, 1991.

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BRUCE I. Newman and Richard M.PERLOFF(2004), « Political Marketing: Theory, Research, and Applications», in Lynda Lee Kaid, «Handbook of political research », University of Florida. p.32.

CHARAUDEAU Patrick,Entre populisme et peopolisme, Vuibert, 2008.

LAPID Yair, Discours prononcé au « The Institute for National Security Studies », communément appelé INSS dans le débat public (המכון למחקרי ביטחון לאמי)

GRUNBERG Gérard, Laïdi ZAKI,Sortir du pessimisme social.Essai sur l'identité de la gauche,Hachette Littératures et Presses de Sciences Po, 2007.

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KRIEG-PLANQUE Alice,La notion de « formule » en analyse du discours. Cadre théorique et méthodologique. Besançon : Presses Universitaires de Franche-Comté, 2009.

MUSTAFA Mohanad, 2013, “The Rise of Yesh Atid: Political Factors and Social Background”, Jadal, Issue 17, May 2013 www.mada-research.org

TÉBOUL-WEBER Valérie, « La re-composition problématiquedu paysage politique : l'exemple de 100 minutes pour convaincre », Quaderni N. 56, Hiver 2004/2005, pp. 15-21.

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TRISCHA Goodnow, “A Comparative Analysis of Obama and Romney Facebook Timeline Photographs”,The American Behavioral Scientist57.11, 2013, 1584.

1
Rappelons que Yair Lapid, journaliste et vedette de télévision, venait de faire son entrée en politique début 2012 en se donnant comme le champion des classes moyennes. Son nom était au départ associé au parti « Shinoui » (« Changement ») dirigé par son père, Tommy Lapid, une décennie plus tôt : une formation qui se revendiquait centriste, et qui était décrite comme laïque et libérale sur le plan économique (Torgovnik 2004).

2
Plusieurs traductions ont été envisagées. « L’homme dans la vie active » aurait pu convenir aussi, ou « l’actif », au sens de celui qui est inséré dans une vie professionnelle. Mais l’ancrage socialiste initial, cumulé aux mutations de sens opérées par Yair Lapid, nous ont finalement fait retenir cette traduction : « l’homme au travail ». Toutes les citations en hébreu sont traduites par l’auteur de l’article.

3
Site personnel et officiel de Shelly Yahimovitch en 2006:http://www.shelly.org.il/node/157, ou encore discours au Parlement israélien, la Knesset, 2009, retransmit sur la chaine parlementaire et sur le réseau social Youtube:https://www.youtube.com/watch?v=DfSF6uZDW08.

4
Par exemple, article du quotidien Yediot Aharonot, 10 janvier 2007, sur les habitudes alimentaires des travailleurs, quels qu’ils soient.

5
Discours prononcé au « The Institute for National Security Studies », communément appelé INSS dans le débat public (המכון למחקרי ביטחון לאמי).

6
http://www.calcalist.co.il/local/articles/0,7340,L-3608319,00.html

7
Tsipi Livni et Shelly Yahimovich, ici nommées par leurs prénoms. L’usage de prénoms ou de surnoms, est très usuel en Israël y compris dans le débat public

8
11 sièges au Parlement sur 120

9
De nombreux hommes politiques et journalistes ont noté que le salaire très supérieur à la moyenne de Ricky Cohen ne pouvait pas faire d’elle la représentante type de l’Israélien moyen.

10
Voir discours INSS.

11
« Magnat » et « Baron de la finance » sont les traductions qui nous semblent les plus proches du mot « tycoon », issu de l’anglais, et abondamment utilisé dans le débat public israélien.

12
Dénomination biblique et israélienne pour la partie Nord de la Cisjordanie.

Per citare questo articolo:

David KLECZEWSKI, Du cliché socialiste à la formule : les fonctions de L’Homme Au Travail dans le discours centriste et nationaliste de Yair Lapid, Repères DoRiF n. 5 - La formule en discours : perspectives argumentatives et culturelles - coordonné par Ruth Amossy, Alice Krieg-Planque et Paola Paissa , DoRiF Università, Roma novembre 2014, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=186

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