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Yannick Hamon

Compte rendu de l'ouvrage de Mathieu Guidère, Introduction à la traductologie

Yannick Hamon
Università di Bologna, Sede di Forlì – SITLEC e SSLMIT
yannick.hamon@unibo.it

Guidère, Mathieu (2010) Introduction à la traductologie. Penser la traduction : hier, aujourd'hui, demain. (2e éd.). Bruxelles, Belgique: De Boeck.
http://superieur.deboeck.com/titres/28999_1/introduction-a-la-traductologie.html


Comme l'ouvrage a été publié pour la première fois en 2008, notre recension n'est pas la première. En effet, un premier compte rendu de l'ouvrage est disponible sur le site Publif@rum . Toutefois, nous tenterons d'apporter ici un nouvel éclairage. Nous envisagerons l'ouvrage en tant que manuel, convaincus de la nécessaire intégration d'un pan théorique à l'enseignement-apprentissage de la traduction en tant que compétence complexe et rapport spécifique aux savoirs. En effet, le traducteur ne peut faire l'économie d'une culture solide de son futur domaine d'activité. A cet égard, l'ouvrage de Mathieu Guidère fournit selon nous un instrument utile pour commencer à se repérer dans les méandres d'une discipline, qui pour être encore en phase de légitimation, porte avec elle un héritage scientifique considérable.

Dans son avant-propos, Mathieu Guidère insiste sur la place accordée à la dimension didactique et pédagogique de son ouvrage, qui implicitement s'adresse davantage à un public d'enseignants et d'étudiants qu'à un public de spécialistes. De fait, c'est selon nous l'une des grandes qualités de cette synthèse sur les théories traductologiques. En effet, si l'auteur ne propose pas de cas d'études commentés, comme c'est le cas dans d'autres manuels ou dans d'autres ouvrages de référence (Munday, 2012 ; Gile, 2005), il n'en reste pas moins que chaque chapitre est clos par un résumé des principales notions abordées, un ensemble de références bibliographiques contextualisées sur les thèmes traités (outre la bibliographie récapitulative) de même que sept questions ouvertes qui permettent de vérifier la compréhension des notions clefs abordées. Ces questions peuvent être utilisées par l'enseignant pour vérifier chez ses étudiants la compréhension des éléments clefs de chaque chapitre. L'ouvrage en compte dix, qui sont les suivants :

Chapitre 1 : Situation de la traductologie : délimitation du champ disciplinaire
Chapitre 2 : Aperçu historique de la traduction
Chapitre 3 : Approches et modèles de la traduction
Chapitre 4 : Les théories de la traduction
Chapitre 5 : Questions et problématiques de la traductologie
Chapitre 6 : Traduction et interprétation
Chapitre 7 : Pédagogie et didactique de la traduction
Chapitre 8 : Les champs d'intervention du traducteur
Chapitre 9 : Les champs d'application de la traductologie
Chapitre 10 : La traduction automatique

Notons d'abord le fait que la pédagogie et la didactique de la traduction font l'objet d'un chapitre entier, ce qui n'est pas le cas d'autres travaux de synthèse qui laissent de côté cette dimension. En tant que travail de synthèse, les notions, les postulats, les hypothèses de chaque école sont mis à l'épreuve d'une distance critique et d'un positionnement clair de la part de l'auteur. Ainsi, la direction prise par les théories traductologiques actuelles est clairement énoncée par l'auteur comme un paradigme non normatif, où la dimension réflexive du chercheur permet d'appréhender (et non de simplifier) les problématiques clefs de la traduction telles que la centration sur le texte cible, sur le texte source, les positions ciblistes ou souricières, les dilemmes éthiques de loyauté, de fidélité et de responsabilité du traducteur. La question des équivalences et la nécessité de dépasser cette notion font l'objet d'une réflexion critique approfondie (chapitre 5, p.80). L'ouvrage envisage le champ de la traductologie dans la complexité de l'acte traductif en fonction des domaines de connaissance (traduction littéraire, traduction sectorielle, traduction biblique). Il est également patent que l'ouvrage reflète des zones de flottement terminologique inhérentes aux disciplines en voie de construction. Ainsi la notion de stratégie de traduction pouvant être envisagée sur le plan des processus (approche cognitive), est associée aux procédés formalisés par l'approche contrastive et confondue avec les tendances déformantes de Berman qui portent davantage sur le produit que sur le processus (Chapitre 5, p. 96-99). Un didacticien des langues-cultures peut également s'étonner de ce que les choix et décisions soient traitées séparément, du fait que dans cette discipline « cousine » la notion de stratégie porte en soi cette dimension de choix et de décisions. Toutefois, il convient de souligner que le propos n'est pas d'explorer chacun des concepts débattus en traductologie qui pourraient très bien faire l'objet d'une monographie à part. L'ouvrage de Guidère constitue davantage une boussole à partir de laquelle des approfondissements peuvent être suggérés par l'enseignant de traduction. C'est pourquoi un soin particulier a été apporté à la délimitation du champ, marqué par une évidente interdisciplinarité. Les cinq premiers chapitres tendent ainsi à fournir un cadre global de la discipline qui opère un va-et-vient entre le générique : le générique est abordé avec les oppositions clefs signalées dans le chapitre 2, (p. 23-39) telles que « auteur vs traducteur », « original vs copie », « traduction vs imitation », qui donnent une idée des débats tandis que le plus spécifique est traité en termes de « modes de traductions », « fidélité », « types de traduction » détaillés dans le chapitre 5 (p.79-103). Ces deux dimensions se trouvent articulées par la charnière des approches, au niveau méthodologique, (chapitre 3, p. 41-67) qui orientent, sur le plan axiologique les théories déclinées dans le chapitre 4 (p. 69-77).

Dans la seconde partie de l'ouvrage (chapitre 6 à 10), l'auteur présente plus en détail les différentes branches de la traductologie, et notamment de la traductologie appliquée telles que les spécificités respectives de la traduction et de l’interprétation (chapitre 6) ; la pédagogie et la didactique de la traduction (chapitre 7), et même, soulignons-le car c'est très rare, le cas spécifique des outils technologiques utilisés à des fins didactiques ou objets de formations, qui selon l'auteur gagneraient à ce que la recherche traductologique s'y penche de plus près (p.120). Dans ces chapitres, Guidère s'efforce avec succès de trouver un équilibre entre ce qui relève de la théorie et ce qui relève du terrain professionnel en distinguant dans la progression de son ouvrage d'une part ce qui concerne le traducteur (chapitre 8) et ce qui concerne le chercheur (chapitre 9) en intégrant dans un cas comme dans l'autre les logiques commerciales, éditoriales, les évolutions de la demande. L'auteur fait observer que la logique de spécialisation et l'évolution du secteur professionnel requièrent de la part des futurs traducteurs une grande faculté d'adaptation, une souplesse mentale et des qualités techniques de plus en plus poussées (utilisation des sources documentaires, des logiciels de TAO). Un chapitre entier est dédié à la Traduction Automatique ou TA dans le chapitre 10. Ce choix s'explique aussi bien par le rôle des recherches dans ce domaine sur l'élaboration d'instruments permettant l'exploration et le traitement des corpus que par les nombreuses interrogations que suscitent le retour de la TA, avec le développement de la localisation/globalisation qui recourt à certains outils logiciels développés à des fins de traitement industriel des traductions de sites internet et de logiciels. Le développement de pratiques mécanisées dans certains secteurs d'activité ne peut que motiver une attention de la recherche sur ces questions. En effet, Guidère fait observer que la traductologie ne gagne pas à confier la réflexion théorique sur ces aspects à des disciplines externes (informatique, intelligences artificielles, linguistique) dont les objectifs de recherche ne coïncident pas toujours avec ceux de la traductologie. Ce principe est appliqué par le chercheur aussi bien à la traduction automatique (p.153), qu'à l'analyse des corpus (p. 94-95) et à l'ensemble de ce qui est nommé sous l'étiquette de traductique (p.134).

Le souci d'objectivité de l'auteur est patent dans le panorama qu'il propose de la discipline et n'empêche en rien des positionnements personnels ; concernant, par exemple, le rôle et l'impact des technologies en traductologie, l'auteur note une prise en charge insuffisante de la théorie sur ces questions. Sur un plan plus général, il paraît difficile de ne pas partager la conclusion de l'auteur :
Le traductologue se trouve aujourd'hui confronté à des enjeux considérables au sein d'une discipline en expansion rapide. Celle-ci puise ses racines profondément dans l'histoire de l'humanité mais en même temps, elle étend ses branches dans toutes les directions de l'avenir. Dans cette dynamique irréversible, mieux vaut ne par rechercher une quelconque unification car la traductologie est à l'image de son époque : une discipline globale, reflet de la richesse humaine et de la diversité culturelle.
En effet, une discipline peut tout à fait se constituer et se légitimer dans la pluralité des analyses qu'elle entend mettre en œuvre, puiser sa force et son intelligence de cette diversité. C'est d'ailleurs le cas pour la plupart des domaines scientifiques, y compris les mathématiques et les sciences du vivant. La didactique des langues, les sciences du langage, champs pluriels se sont affirmés sans unification. Pourquoi pas la traductologie ?
Au delà des indéniables qualités de l'ouvrage sur le plan du contenu, il convient de souligner sur le plan de l’ergonomie de lecture, de la mise en page, que l'exploration de l'ouvrage est facilité par un index et une table des matières bien conçus qui permettent d'accéder à des points précis de l'ouvrage en fonction de besoins ponctuels. Ce texte, facile d'accès, et, pour autant, exhaustif , clair et rigoureux constitue une ressource que l'on peut conseiller aux étudiants.

Per citare questo articolo:

Yannick Hamon, Compte rendu de l'ouvrage de Mathieu Guidère, Introduction à la traductologie, Repères DoRiF Traduction, médiation, interprétation - volet n.1 , DoRiF Università, Roma juin 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=85

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