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Françoise GADET, Roberto PATERNOSTRO

Un accent multiculturel en région parisienne ? Le projet franco-britannique 'MLE-MPF'

Françoise Gadet
Université de Paris Ouest & MoDyCo

Roberto Paternostro
Università di Brescia et Université de Paris Ouest/MoDyCo

Abstract

This study was carried out within the ANR project Multicultural Paris French, which deals with linguistic consequences of the contacts between migrant languages and French within Parisian suburbs. The constitution of the corpus for this project was the opportunity for methodological considerations concerning the conditions of data collection, and in particular for a reflection on pre-categorizations (of speakers as well as of situations). The present article discusses some «emergent phenomena» such as an «intonation contour» said to connote «suburban ways of speaking». The analysis shows how sociolinguistic considerations highlight phonetic and prosodic observations.

Riassunto

Il presente articolo fa parte del progetto ANR Multicultural Paris French, che si interroga sugli effetti del contatto del francese parlato nella banlieue di Parigi con le lingue dei migranti. Il progetto prevede la creazione di un corpus che rappresenta l'occasione di una riflessione metodologica sulle modalità di raccolta dei dati, in particolare per quanto riguarda le pre-categorizzazioni (dei locutori e delle situazioni). Questo studio si concentra su alcuni «fenomeni emergenti» come, ad esempio, un «contorno intonativo» che sembra connotare un modo di parlare di «banlieue». L'analisi dimostra in che modo la prospettiva sociolinguistica possa contribuire a chiarire le osservazioni fonetiche e prosodiche.

	 
  

Tous les pays occidentaux ont aujourd’hui affaire à l’immigration. C’est pour la France une histoire bien plus ancienne que pour les autres nations européennes, car ce pays a été depuis les années 1880 une terre d’immigration, et non comme partout ailleurs en Europe un pays d’émigration (voir BLANC-CHALÉARD, 2001), dont l’exemple le plus caractéristique a historiquement été l’Italie. Depuis la fin de la 2ᵈᵉ guerre mondiale, les processus de globalisation ont provoqué ou accéléré, en France comme ailleurs, des apports de populations en provenance du monde entier, et plus particulièrement de certains pays du sud (avec des langues nombreuses, relevant de types très divers), qui multiplient les situations de multiculturalisme.

Dans beaucoup de pays européens, des chercheurs ont, depuis une vingtaine d’années, travaillé sur les effets des contacts des langues nationales avec les parlers de locuteurs « issus de l’immigration » (voir GADET à paraître pour une synthèse). C’est le cas en particulier dans les pays scandinaves (où a été effectué l’une des premières études sur ce sujet, KOTSINAS, 1992, à Stockholm) ; mais aussi, plus récemment, des travaux sur les villes d’Oslo, Copenhague, Utrecht-Amsterdam-Rotterdam ou Anvers (voir les différents articles de International Journal of Bilingualism 2008) ; et à Berlin (WIESE, 2009, sur le Kiezdeutsch), à Londres (CHESHIRE et al., 2011), ou encore à Zurich (SCHIM, 2011).

1. Prendre en compte le multiculturalisme

C’est parmi ces préoccupations sur les nouvelles situations des langues dans un cadre de mondialisation que prend place le projet ANR franco-britannique FR-09-FRBR_037-01 Multicultural London English/Multicultural Paris French1. Le volet français, MPF, vise à reprendre pour la région parisienne la question de ce qui, dans les « parlers jeunes », concerne le contact entre le français et les langues d’héritage2, thème jusqu’à présent plus souvent abordé par les médias que par des recherches (socio)linguistiques, avec des approches surtout politiques qui reposent en général sur l’illusion d’éternité de la langue française.

1.1. Les objectifs de MPF

Les langues nationales des pays occidentaux ont fait l’objet, depuis l’institution des états-nations au 19e siècle, de processus de standardisation qui ont largement modelé leur visage actuel. Le français, prototype d’imposition d’idéologie du standard, se caractérise par une forte distance entre la langue standard et la langue ordinaire en usage effectif, et il y a lieu de se demander dans quelle mesure les contacts de la langue dominante avec ces langues de l’immigration pourraient laisser celle-ci intouchée, comme le laisse supposer l’idéologie du standard.

MLE-MPF s’est fixé pour objectif d’étudier, sur la base de recueil de nouveaux corpus, les potentielles influences des langues de l’immigration sur la langue dominante telle qu’elle est parlée par une couche de population considérée comme la plus innovatrice, les « jeunes » urbains, en comparant les pratiques linguistiques des jeunes dans deux métropoles : l’anglais à Londres et le français en région parisienne.

En février 2013, le corpus français comporte environ 35 heures (soit presque 400.000 mots) considérées comme finies de transcrire (à l’aide du logiciel Praat) de réviser et de traiter3, récoltées par 17 enquêteurs différents, qui ont procédé en mettant leurs réseaux à contribution. Si la récolte de corpus est une phase pour l’essentiel achevée (il reste une trentaine d’heures recueillies mais non encore transcrites), le recueil continue au gré des opportunités ou de manques qui se feraient jour. A terme (après la fin d’exercice de l’ANR, à partir de mars 2014), l’objectif est de mettre peu à peu en ligne, à la disposition de la communauté scientifique, ce corpus sans équivalent sur le français, à la fois par les populations enquêtées et par les modalités de recueil qui tente de réélaborer la problématique des interviews dites informelles qui sont aujourd’hui à l’œuvre dans la majorité des grands corpus de français4.

Pour le recueil du corpus parisien, la première perspective méthodologique envisagée voulait rester au plus proche du protocole des Britanniques dont le corpus a été recueilli à Londres entre 2007 et 2010 (CHESHIRE et al., 2011, qui expose en particulier la méthodologie adoptée). Cette reconduction s’est vite avérée impossible à tenir, à la fois pour des raisons pragmatiques (dont la grande difficulté – qui va souvent jusqu’à l’impossibilité – pour obtenir l’autorisation de pénétrer dans des écoles françaises pour y faire des enregistrements massifs – voir GUERIN, 2009), et pour des raisons socio-historiques, de différences de configuration entre Paris et Londres (il n’y a pas en région parisienne un quartier ou une école mono-ethnique).

1.2. Différentes mises au point méthodologiques

Il a fallu retourner ces difficultés objectives en un tremplin d’élaboration méthodologique, concernant à la fois les modalités d’enquête et la sélection des enquêtés. Une méthodologie s’est ainsi trouvée mise au point petit à petit, par tâtonnement, dans des recherches d’ajustement aux problèmes croisés.

1.2.1. La sélection des enquêtés

Le premier élément de réélaboration concerne la sélection des enquêtés, qui s’effectue sur la base de réseaux en vigueur avant les enregistrements (au contraire d’une relation qui débute sur et pour l’interview), en privilégiant la relation interpersonnelle, directe ou indirecte. Une première conséquence est la diversité des lieux de recueil, qui mettent en jeu une vingtaine de communes de la région parisienne, ainsi que quelques arrondissements populaires de Paris. Deux communes se trouvent plus particulièrement représentées : Nanterre et Montreuil, la première parce que c’est là qu’est implantée l’association Zy’va, où l’un des enquêteurs fait de l’aide aux devoirs (Nacer) ; et la seconde parce que c’est là que se situe le café La Pêche, où l’une des enquêtrices participe aux activités culturelles et musicales (Anna). Une seconde conséquence est l’absence de perspective monographique5 effectuée en un lieu unique (comme il a été fait à Londres - CHESHIRE et al., 2011, ou à Lille - POOLEY, 2012) ; puis la nécessité d’une réflexion sur le territoire et la territorialisation (HAMBYE, 2008).

La diversité des enregistrements se reflète aussi dans la diversité des formats des entretiens (seul(e), en dyade, ou parfois davantage6), selon ce qui au coup par coup a paru faisable ou le mieux adapté à la configuration7, et sans en faire une condition de la comparabilité, qui doit plutôt se construire qu’être prise pour donnée d’emblée. La sélection des enquêtés par réseau rendait possible de tenter de viser, à côté d’entretiens voulus les plus naturels possibles, des enregistrements écologiques recueillis par les enquêtés eux-mêmes, hors de la présence de l’enquêteur, avec leurs pairs habituels et dans leurs activités ordinaires. Ces enregistrements écologiques, plus difficiles à obtenir, sont moins nombreux que les entretiens (tous très difficiles à transcrire, en particulier à cause des chevauchements). Toutefois, cette remarque est à mettre en perspective, car « entretien » est loin de renvoyer à un type d’interaction unique : ainsi, il n’y a que peu de rapport entre un entretien sur questionnaire semi-ouvert avec un quasi-inconnu, et une conversation peu dirigée avec quelqu’un qui a été approché par réseau. Cependant, pour le moment, la réflexion n’est pas très avancée sur les effets linguistiques et langagiers immédiats de ces différences d’effet d’inter-connaissance.

Un prolongement naturel de ces conditions de recueil est la nécessité d’une évaluation quant au degré d’authenticité8 auquel un enregistrement tend : d’où l’idée qu’il est possible de se « faire l’oreille » par l’écoute assidue des enregistrements.

1.2.2. Les enquêtés et les catégorisations

Du point de vue social tout autant, la réélaboration méthodologique a été l’occasion de réflexions sur les catégories auxquelles il est fait appel, dont nous prendrons deux exemples.

Le premier concerne un retour critique sur la référence à des aspects pré-définis d’un profil socio-démographique des locuteurs, en particulier d’une définition purement démographique de la notion de « jeune » (poursuivant les réflexions effectuées depuis longtemps par des sociologues, voir par exemple LAMIZET, 2004). Ainsi, un excellent enregistrement provient d’un informateur de 36 ans : l’intérêt de sa façon de parler s’avère davantage une question de style de vie que de date de naissance. On peut ajouter que tous les évaluateurs-membres du projet qui ont écouté l’enregistrement ont cru ce locuteur beaucoup plus jeune qu’il n’est de fait.

Pour aller plus loin, toutes les catégories pré-assignées sur des critères socio-démographiques, qu’elles soient sociales ou ethniques, méritent de la même façon un passage au crible. Ainsi, l’opposition entre locuteurs d’ascendance ethnique vs franco-français, pour attendue qu’elle soit, ne rend compte ni de la complexité du terrain (et des intrications des facteurs identitaires) ni des options personnelles des enquêtés, qui peuvent fort bien ne pas concevoir leur identité dans les mêmes termes que le chercheur (ce cas est fréquent).

Ces deux exemples invitent à revenir, de façon critique, sur l’opération méthodologique par laquelle un chercheur décide, selon son point de vue « étique », qu’un locuteur va occuper une case pré-assignée, comme ‘femme’, ‘jeune’ ou ‘d’origine ethnique’, sans accorder grande attention à ce que ce soit bien, d’un point de vue émique, l’option de l’interviewé (voir CAPPEAU & GADET, 2007).

2. Premiers éléments d’analyse

Les analyses (qui ne font que débuter) constituent aussi des occasions de réflexions sur les objets et sur les modalités de leur étude. Sans négliger ce que peut apporter un point de vue quantitatif sur certains phénomènes (pourtant difficilement tenable avec un corpus qui n’a pas été conçu selon un quadrillage socio-démographique devant faciliter l’application de corrélations, et dont les données peuvent être regardées chaque fois comme uniques), nous cherchons davantage les manifestations de « phénomènes émergents », de différents points de vue.

2.1. Des phénomènes émergents, sur différents plans

Les objectifs d’analyse sont surtout syntaxiques et discursifs, sur des phénomènes reconnus comme des lieux de variation dans toutes les formes de français vernaculaires « marginaux » (non standard et non centraux). A côté de catégories déjà bien répertoriées, on tente de demeurer ouvert à des phénomènes qu’on dira « émergents ». Ce terme ne cherche pas à mettre le doigt sur du nouveau, du spectaculaire, de l’inédit, perspective qui a trop souvent dominé la réflexion sur les vernaculaires, sur l’oralité et sur l’immédiat communicatif. En voici rapidement quelques exemples :

(1) on lui donne à graille (Chahine, Val de Fontenay)

(2) nous dès que quelqu’un nous parlait on disait bat les couilles direct [Chafi Mantes-la-Jolie]

(3) il y a il y a des gens euh parfois genre euh même tu as rien fait ils se disent que (..) tu peux voir des problèmes avec les gens euh (..) tu cours tu sais même pas pourquoi [Aziz, Montreuil]

(4) moi une meuf elle parle comme ça je la calcule même pas (..) tu vois les filles qui disent ‘je m’en bats les couilles’ chaque fois je les reprends (..) même pas une meuf elle dit ça [Stéphane, Montreuil]

Une étude détaillée du lexique est plus attendue, sur un corpus de cette nature (voir le Dictionnaire de la zone). Les relevés lexicaux, argot et verlan ainsi que la présence de termes en langues étrangères (avant tout arabe ou anglais du rap) permettent d’approfondir le statut des emprunts, ainsi que la morphologie émergente comme l’absence de conjugaison verbale, comme dans l’exemple (1). Le corpus permet enfin d’étudier certaines attitudes devant les langues et les façons de parler.

Nous allons nous arrêter plus longuement aux aspects phoniques, qui permettent le plus sûrement d’identifier la provenance d’un locuteur, de banlieue comme d’ailleurs. Même s’ils sont assez bien documentés (JAMIN et al., 2006, FAGYAL, 2010, parmi d’autres), il y a toujours à explorer, du côté de la prosodie et des contours intonatifs en particulier.

2.2. Etude phonique : les premières formulations, appuyées sur des catégories

Nombre d’études ont permis de décrire les paramètres acoustiques propres à un contour intonatif souvent associé à l’accent de banlieue, à savoir une montée rapide et importante de la fréquence fondamentale (F0) suivie d’une descente abrupte portant sur la fin du groupe rythmique, éventuellement associée à un allongement de la syllabe pénultième (STEWART, 2012, pour une synthèse). Quant à leurs significations sociales, deux hypothèses s’opposent : ce contour pourrait fonctionner en tant que marqueur socio-identitaire (FAGYAL & STEWART, 2011 ; LEKHA & LE GAC, 2004) ou pragmatique (HAMBYE, 2012; PATERNOSTRO, sous presse). Des tests de perception ont aussi montré l’association d’un tel trait à des locuteurs jeunes, banlieusards et issus de l’immigration, notamment maghrébine (FAGYAL, 2005; STEWART, 2012). Le regroupement de ces trois caractéristiques aurait été suffisant, dans une conception initiale du variationnisme, pour établir une corrélation entre usages et locuteurs.

Nous ferons état ici d’un parcours méthodologique qui tente de mieux articuler phonétique et sociolinguistique, en dépassant les à priori et les pré-catégorisations qui peuvent donner lieu à des corrélations trop rapides, voire à des sur-interprétations. Un précédent travail (voir PATERNOSTRO, 2012), a étudié le contour montant-descendant dans trois échantillons de locuteurs, regroupés selon leur origine sociale et ethnique : Français issus de l’immigration, en contact direct avec des milieux plurilingues et multiculturels (FM), Français en contact indirect (non issus de l’immigration, mais côtoyant les FM) avec ces mêmes milieux (FC), et Français ayant peu ou pas de contact avec eux (FF). Nous avons repéré un certain nombre de contours montant-descendant, calculé l’écart tonal de montée et de descente mélodique, et confronté les résultats obtenus pour les trois groupes de locuteurs. L’hypothèse étant que les FF ne produiraient pas de contours marqués « banlieue », nous nous sommes appuyés pour l’analyse sur la réalisation de contours « emphatiques » qui présentent des caractéristiques acoustiques similaires (STEWART & FAGYAL 2005 : 244), à deux détails près: les contours marqués « banlieue » sont plus courts et présentent une montée et une chute plus abrupte de F09. Les résultats ont donné à voir que les FM et les FC réalisent des contours avec un taux de montée et de chute significativement plus élevé que ceux réalisés par les FF. Cependant il n’est pas apparu de différence significative entre les réalisations des FM et des FC.

Il s’imposait donc de raffiner ces catégories, ce que laissait prévoir la remise en cause des catégories pré-établies.

2.3. Au-delà des pré-catégorisations

S’il existe une différence significative entre les pratiques des jeunes Français ayant peu de contact avec des milieux multiculturels et des jeunes Français en contact direct avec ces milieux, une difficulté se manifeste pour le groupe intermédiaire, celui des jeunes en contact indirect avec les milieux multiculturels de la capitale française. Les deux groupes de contact direct/indirect peuvent en effet difficilement être considérés comme deux populations différentes d’un point de vue statistique comme d’un point de vue sociolinguistique, car il y a artefact méthodologique à séparer en deux groupes des locuteurs relevant des mêmes communautés de pratiques, partageant le même vécu social et probablement des valeurs identitaires.

Le locuteur qui réalise les contours les plus marqués, par exemple, est âgé de 36 ans, n’est pas issu de l’immigration, et n’a jamais vécu en banlieue (c’est lui que nous avons évoqué en 1.2.2.). Une étude fondée uniquement sur des catégories socio-démographiques ne l’aurait jamais pris en considération, alors que son parcours de vie (voir le rôle des métadonnées - GADET & GUERIN, 2012) montre que Stéphane, rappeur professionnel, a grandi dans des quartiers populaires d’une grande mixité sociale et culturelle (la Goutte d’Or et le 20e arrondissement), et qu’il assume totalement son appartenance à la « culture de la rue ». A l’inverse, Farid, un autre locuteur retenu pour l’étude, Français d’origine tunisienne et ami de Stéphane, réalise des contours moins marqués que ce dernier. Bien qu’ayant vécu dans les mêmes quartiers que Stéphane, il témoigne d’une posture très différente, celle du garçon qui a réussi et n’affiche pas ses origines (sans pour autant les renier).

2.4. Ce que l’on apprend en écoutant Mélanie

Quant au groupe des Français ayant peu ou pas de contact avec des milieux multiculturels, les résultats ont donné à voir des pratiques différentes par rapport aux jeunes issus de quartiers populaires. Cependant, un regard uniquement quantitatif sur les données ne nous aurait pas permis, par exemple, de voir que Mélanie, enquêtrice MPF, sans contact particulier avec des milieux multiculturels, réalise lors d’une interview auprès de jeunes filles d’un quartier branché de Paris (le Marais) un contour intonatif qui pourrait se rapprocher des pratiques de Farid et de Stéphane (fig. 2), si ce n’est qu’il n’y a chez Mélanie ni fréquence du phénomène, ni effet de « cumul de traits » : c’est pourquoi cette réalisation passe inaperçue.

Gadet Paternostro 1

Un tel contour est apparu après environ une heure d’interaction entre l’enquêtrice et Léa, une adolescente de 14 ans, fille de son patron. Si au début l’interaction laisse apparaître une certaine retenue des interactants, au fur et à mesure qu’une connivence s’instaure, des indices de proximité communicationnelle au sens de KOCH & OSTERREICHER (2001) se font jour. Au niveau phonétique, on peut souligner une augmentation de l’intensité et des mouvements mélodiques importants (SELTING, 1994).

(5) Léa :et tu vas faire de Londres aussi ?
Mélanie : alors du coup en fait à Londres ça s'est- il y a une équipe donc dans le projet il y a des Anglais qui l'ont déjà fait (.) une équipe de d'étudiants euh anglais et eux ils l'ont déjà fait et c'est après l'avoir fait à Londres qu'ils ont eu l'idée de euh de le que quelqu'un le fasse en France quoi qu'il y ait aussi une équipe qui le fasse en France pour pouvoir comparer (.) donc euh donc moi je vais pas y aller quoi pour le faire mais euh enfin des fois on va se rencontrer ceux qui l'ont fait là-bas on va on va se rencontrer et tout ça.

Du point de vue interactionnel, Mélanie répond à une question portant sur le volet anglais du projet MLE-MPF. Léa lui demande si elle va « faire » la même chose qu’à Paris. Mélanie essaie d’expliquer que non, mais qu’elle aura l’occasion de rencontrer l’équipe anglaise pour d’autres raisons. Non seulement Mélanie reprend le verbe faire utilisée par Léa, lui renvoyant tout ce qu’elle entend par l’action de « faire », mais elle le marque par un contour acoustiquement saillant, caractérisé par un écart mélodique de 300 Hz environ et un pic d’intensité. Un tel contour dans un tel contexte pourrait suggérer une mise en valeur pragmatique qui souligne à la fois le caractère implicite de l’interaction et le degré de connivence des interactants. D’autres interprétations peuvent cependant être possibles.

Ce qui nous intéresse ici est de souligner qu’un trait isolé ne suffit pas pour parler d’« accent », dans la mesure où il peut renvoyer à plusieurs « variétés »10. Une analyse, même approfondie, fondée uniquement sur des critères socio-démographiques, ne permettra pas de cerner la complexité de la variation.

3. Remarques conclusives : les enjeux de MPF dans la sociolinguistique du français

Le projet MLE/MPF touche ainsi à des enjeux majeurs pour la réflexion sociolinguistique, à la fois de points de vue méthodologiques, théoriques et épistémologiques.

3.1. Enjeux méthodologiques

Une première série d’enjeux, d’ordre méthodologique, concerne la constitution des corpus, en des temps où ceux-ci sont devenus une façon incontournable de faire de la linguistique, et où on ne peut que souhaiter une grande diversité de corpus pour une langue. La sociolinguistique pourrait participer à la prise en compte des enjeux méthodologiques dans la sélection des données et des enquêtés. Il faut ainsi mener une réflexion autour des notions de naturel ou d’authentique,termes difficiles à utiliser tellement ils ont été mis à contribution pour qualifier des pratiques très diverses (voir COUPLAND 2003 sur authentique, GADET 2012 sur naturel).

Dans le projet MPF, nous avons fait l’hypothèse que le lien interpersonnel préexistant au moment de l’enregistrement est susceptible d’ouvrir à une production adaptée à une interaction tendant vers l’écologique, et non construite autour de l’enregistrement et pour lui11. En conséquence, cette réflexion engage à revenir sur la « représentativité » de données, problématique que la sociolinguistique a héritée sans distance critique de la dialectologie. Il s’agit de fait de l’émergence de phénomènes, des contraintes linguistiques qu’ils connaissent et de leurs significations, sociale, symbolique, sémiotique…

Un autre enjeu méthodologique concerne la question, rarement posée en tant que telle, de la comparabilité entre données. Une certaine tradition sociolinguistique, le plus souvent implicite tellement elle est tenue pour évidente, a considéré que la comparabilité serait assurée par la réduplication de facteurs externes du recueil (lieu, sexe/âge des enquêtés, enquêteur, questionnaire, protocole…) ; ce qui conduit à prêter d’emblée une importance et une saillance à certains de ces facteurs (ceux que l’on cherche à répliquer), alors que d’autres (que l’on néglige, ou que l’on ignore) seront regardés comme de moindre importance. On peut se demander au contraire si, loin d’être un donné externe, la question de la comparabilité ne devrait pas être construite comme une question complexe, impliquant de réfléchir à chacune des dimensions des critères en jeu.

3.2. Enjeux théoriques et épistémologiques

Les enjeux de ces réflexions sont aussi largement théoriques, en soulevant la question de l’usage que l’on peut faire de la notion de variété. Etablir sur simple écoute les enquêtes comme étant adaptées à l’objectif poursuivi, sur critères linguistiques et langagiers plutôt que sur les catégorisations socio-démographiques, apparaît comme un risque à courir pour dépasser cette notion répandue quoique sociolinguistiquement difficile voire impossible à définir, et étudier les phénomènes sans en faire un ensemble supposé étiquetable (et dès lors étiqueté sur critères externes). La notion de variété court en effet le risque de figer une façon de parler en un ensemble fixe, homogène, et pris en isolation de l’ensemble du répertoire d’un locuteur (voir aussi les critiques dans JASPERS 2008).

Ainsi se pose la question du statut des « parlers jeunes », parmi les vernaculaires et les manifestations orales de l’immédiat communicatif : dans quelle mesure s’agit-il de nouveautés dans la langue ? La situation multiculturelle actuelle des grandes villes occidentales impose de s’interroger sur l’effet possible des contacts de langues dans les façons de parler que l’on peut, à la suite de CLYNE 2000, nommer ethnolectes (ou multiethnolectes12 quand il n’y a pas de source linguistique identifiable) et de ce que RAMPTON 1995 a nommé crossing. Tous ces termes permettent de revenir, sur la base de nouvelles données et d’un réexamen critique, sur la façon de nommer des objets et pour ce qui est impliqué comme frontières (voir POOLEY, 2012 sur l’usage d’expressions d’arabe par des jeunes sans ascendance maghrébine).

3.3. Enjeux politiques et sociétaux

On peut donc observer à la fois des convergences et des divergences, lors de comparaisons entre différentes villes et métropoles occidentales ayant affaire au multilinguisme et au multiculturalisme (c’est-à-dire toutes, même celles sur lesquelles il n’y a pas encore beaucoup de recherches13). Ceci permet de soulever des questions sur les catégorisations et les frontières, entre variétés, entre langues, entre phénomènes linguistiques, souvent envisagées à partir de la notion très polysémique de style (social) (voir AUER, 2007).

On attend ainsi de ce projet la réponse à un certain nombre de questions, outre la réalisation d’un corpus mis à la disposition de la communauté scientifique. D’autres enjeux s’avèrent, en dernière instance, politiques. Une meilleure compréhension des façons de parler émergentes, qui comportent des enjeux socio-identitaires et ultimement politiques soulève des questions pour la sociolinguistique, pour les sciences du langage, pour les sciences humaines, et pour la société majoritaire14. Il est en effet indispensable de prendre en compte ce que portent ces jeunes, dont les paroles émergent mal, entre des sciences humaines qui négligent souvent le fait que les villes sont des lieux où l’on interagit, avant tout par le langage, et des médias qui font des façons de parler des jeunes des stéréotypes ou des usines à fantasmes.

Et n’est-ce pas ce type de réflexions que peut mener la sociolinguistique ?

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STEWART, C., « On the Socio-Idexality of a Parisian French Intonation Contour », Journal of French Language Studies 22, 2012, p. 251-271.

STEWART, C., et FAGYAL, Z., (2005) Engueulade ou énumération ? Attitudes envers quelques énoncés enregistrés dans les « banlieues », in BERTUCCI, M.-M., et HOUDART-MEROT, V., (éds.), Situations de banlieues : enseignement, langues, cultures, Paris: Institut National de Recherche, 2005, p. 241-252.

WIESE, H., « Grammatical innovation in multiethnic urban Europe: New linguistic practices among adolescents », Lingua, 119, 2009, p. 782-806.

1
Porteurs de projet côté français (ANR): Françoise Gadet ; côté anglais (ESRC) : Jenny Cheshire et Penelope Gardner-Chloros. Voir Gadet & Guerin 2012 pour les grandes orientations méthodologiques de MPF.

2
On voit à quel point la terminologie est délicate à établir : tous les termes en concurrence présentent des défauts, mais certains moins que d’autres.

3
Ce dernier point comporte en particulier l’anonymisation, condition pour un futur affichage sur le web.

4
Ces considérations ne constituent pas une critique envers les grands corpus existants. Bien au contraire, il est souhaitable de disposer du plus grand nombre possible de corpus, les plus diversifiés possibles dans leurs modes de recueil et dans les populations enquêtées, condition pour qu’il soit possible de généraliser. Et, du côté de MPF, nous avons bien conscience que nos choix méthodologiques peuvent, comme tous les autres, faire l’objet de critiques.

5
Il n’y a pas lieu de s’en étonner : s’il existait des méthodologies permettant de tout traiter, cela se saurait.

6
Ainsi de l’enregistrement Nacer5 : rendez-vous avait été pris avec deux jeunes filles, et l’une d’elle vient avec une copine. L’entretien ayant lieu dans les locaux d’une association, d’autres jeunes filles, intriguées par ce qui se passe, s’adjoignent au groupe, et finalement l’enquêteur se retrouve avec 6 interlocutrices, dont certaines entrent et sortent. Ici aussi, c’est une contrepartie (non souhaitée en l’occurrence) de l’option de demeurer au plus près de conditions écologiques.

7
L’entretien avec Cédric (Roberto3), jeune français d’origine algérienne, se serait sans doute déroulé de façon bien différente si celui-ci avait été interviewé en présence d’un pair. Cédric en effet est un « passeur » entre deux mondes, celui de sa cité et celui des études. L’hypothèse a été par la suite confortée par un enregistrement écologique d’une interaction ordinaire de Cédric avec ses amis de la cité. Les deux enregistrements donnent à voir deux pratiques langagières complètement divergentes.

8
Les termes naturel et authentique ont été mis en italiques, compte tenu de la difficulté à les définir, malgré l’intérêt de ce qu’ils désignent. On y reviendra dans la troisième partie.

9
Cependant, une telle ressemblance n’a pas encore été établie de façon expérimentale.

10
On sait les difficultés de la définition du terme « variété » (voir parmi d’autres, Berruto 1995).

11
Il serait polémique de parler d’abattage, mais on ne peut pas espérer qu’enchaîner des entretiens pourrait donner des résultats de même qualité discursive qu’un entretien personnalisé inscrit dans la durée relationnelle.

12
Ces termes sont largement adoptés, comme dans beaucoup des travaux évoqués en introduction, malgré leurs graves inconvénients, résumés par Jaspers 2008. Toutefois, on se retrouve confronté à la très difficile question de savoir comment désigner des parlers qu’il n’est pas satisfaisant de nommer par l’intermédiaire d’un terme en faisant une « variété ».

13
Le cas de grandes villes italiennes, telles que Milan ou Turin, nous montre une situation mixte, où les contacts langagiers concernent à la fois des migrants internes à l’Italie et des immigrants.

14
Sans doute est-ce aussi une réflexion qui mérite d’être menée à propos de l’enseignement des langues, maternelles et étrangères.

Per citare questo articolo:

Françoise GADET, Roberto PATERNOSTRO, Un accent multiculturel en région parisienne ? Le projet franco-britannique 'MLE-MPF', Repères DoRiF n.3 - Projets de recherche sur le multi/plurilinguisme et alentours... - septembre 2013, DoRiF Università, Roma septembre 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=94

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