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Immacolata TEMPESTA, Alessandra ROLLO

 

Langue et représentation des professionnels de santé pendant la pandémie : des héros à célébrer ou des ennemis à attaquer ?[1]

 

 

 

Immacolata Tempesta
Università del Salento
immacolata.tempesta@unisalento.it

Alessandra Rollo
Università del Salento
alessandra.rollo@unisalento.it

 


 

Abstract

This article analyses a corpus of online texts revealing opposite positions of judgment towards healthcare workers during the COVID-19 pandemic. The sample comprises 22 favourable contributions (10 in Italian and 12 in French) and, symmetrically, 22 stigmatizing contributions, published between 2020 and 2022. Using the Concord tool, we constructed a lexicon map of positive vs. negative, which allowed us to linguistically examine some salient features of Goffman’s face-work.

Résumé

Dans cet article, nous analysons un corpus de textes recueillis en ligne, qui témoignent de deux positions de jugement différentes envers le personnel soignant pendant la pandémie de Covid-19. L’échantillon comprend 22 contributions favorables (10 côté italien et 12 côté français) et, symétriquement, 22 contributions stigmatisantes, pendant la période 2020-2022. Par le biais du logiciel Concord, on construit une carte du lexique, positif vs négatif, qui permet d’examiner, à l’aune des usages linguistiques, quelques caractéristiques saillantes du jeu de face goffmanien.

 


Introduction

Dans le cadre de la pandémie de Covid-19, on analyse ici certaines caractéristiques linguistiques et sociolinguistiques issues d’un corpus de textes recueillis en ligne. Les textes concernent les positions, favorables ou défavorables, à l’égard des actions anti-Covid mises en œuvre au cours de la période de 2020 à 2021/2022 et, bien qu’ils proviennent de sources différentes, ils sont unis par une approche émotionnelle envers les opérateurs du monde hospitalier, qui ont fait l’objet d’une représentation dichotomique : tantôt applaudis pour les efforts déployés dans le combat contre l’ennemi commun, tantôt discriminés car potentiellement porteurs de contagion et puis attaqués à cause de leur participation à la politique de vaccination. La pandémie de Covid a exacerbé les tensions préexistantes dans les sociétés libérales entre les responsabilités individuelles et collectives et les libertés individuelles (ARIENZO et al. 2021 : 72-73) ; ainsi, une vague de haine est allée de pair avec la vague épidémique. Si d’une part « la politique fait appel et confiance aux experts scientifiques » (SILLETTI 2021 : 4) qui « propos[ent] des clés de compréhension de l’épidémie » (GAMBARDELLA, KESSEL 2021), d’autre part, l’intolérance face aux restrictions sanitaires génère une avalanche d’attaques portant atteinte à l’image sociale de la catégorie.

Notre analyse porte sur un échantillon de 22 contributions favorables (10 côté italien et 12 côté français) et, symétriquement, de 22 contributions stigmatisantes. À partir des textes recueillis on construit, à l’aide du logiciel Concord, une carte du lexique[2], positif vs négatif, qui permet d’étudier, à travers des usages linguistiques, quelques caractéristiques du jeu de face goffmanien (GOFFMAN 1967) dans la période et le corpus examinés.

1. Corpus français : cadre théorique

Face aux mille doutes soulevés par la flambée pandémique entre 2020 et 2021, la catégorie des médecins et des experts a été inévitablement propulsée sur le devant de la scène pour répondre aux demandes d’informations et aux requêtes de soins de la part des patients.

Si la communication publique se place au début sous le signe des éloges, des messages de félicitations et des honneurs rendus à la catégorie, une juste reconnaissance des efforts fournis – actes de langage valorisant la face de l’allocutaire ou Face Flattering Acts (FFAs) (KERBRAT-ORECCHIONI 2008 : 74) –, le ‘statut héroïque’ est contrecarré par les divers cas de discriminations et de commentaires désobligeants relatés par la presse dès les premiers mois de crise, soit des actes de langage menaçants ou Face Threatening Acts (FTAs) (BROWN, LEVINSON 1987 : 65-67). Tout en étant bien conscientes des risques encourus et de la responsabilité à l’égard de leurs proches, les personnes travaillant dans le milieu hospitalier ont souvent dû subir la méfiance de leurs voisins et colocataires. Une véritable « soignant-phobie », suivant l’expression du président du parti centriste belge, Maxime Prévot (cité dans BOUQUET 2020).

Au fur et à mesure, les attaques contre les acteurs du monde hospitalier ont pris de l’ampleur ; aussi les médecins et les infirmiers sont-ils passés de héros du quotidien à parias, voire ennemis, la cible privilégiée de citoyens exaspérés par le confinement et par un système sanitaire de plus en plus en difficulté. C’est justement cette courbe que nous souhaitons observer au fil des énoncés de notre corpus (21.286 mots environ) tirés de divers journaux en ligne (quotidiens, magazines hebdomadaires ou mensuels, chaînes d’information) pour une période comprise entre mars 2020 et juin 2022. Il s’agit notamment de : 20 minutes, CNEWS, France Info, La Croix, La Dépêche, La Gazette des communes, Le Journal du Dimanche, Le Monde, Le Parisien, Le Point, Les Echos, Numérama, Ouest-France, Radio France, Sciences et Avenir, TF1 Info et Vidal, le site de référence sur les produits de santé et l’information médicale.

Enfin, nous nous pencherons sur un article de FranceSoir, qui sera analysé séparément.

2. Actes de langage valorisants

Comme il est de coutume lorsqu’on parle d’une maladie, on a vite emprunté au lexique martial la métaphore de la guerre ; dans le scénario conflictuel qui s’est préfiguré, les professionnels de santé ont été en première ligne dans la lutte contre cet ennemi inconnu qu’était le virus SARS-CoV-2, loués et congratulés tant par les institutions que par les citoyens (ROLLO 2022 : 3 sqq.).

Rappelons les mots prononcés par le Président Emmanuel Macron durant son allocution du 12 mars 2020[3] :

C’est pourquoi, en votre nom, je tiens avant toute chose à exprimer ce soir la reconnaissance de la Nation à ceshéros en blouse blanche, ces milliers de femmes et d’hommes admirables qui n’ont d’autre boussole que le soin, d’autre préoccupation que l’humain, notre bien-être, notre vie, tout simplement.

Applaudis rituellement chaque soir à 20 heures, les soignants ont donc été promus depuis le début de la crise sanitaire au rang de super-héros, du fait qu’ils avaient le sort des malades entre leurs mains (ROBIN-VINAT 2021 : 73).

D’après la sémiologue Mariette Darrigrand, interviewée par Florence Sturm (STURM 2020 : en ligne), le choix des mots est significatif. « Le mot ‘guerre’ nous emporte dans le grandiose du langage épique, l’épopée », d’où la référence aux « soignants qui sont au front » pour combattre en première ligne. Associée à « un champ sémantique qui dit le contact, le contact dangereux », la guerre représente une image universelle ancrée dans toutes les cultures et dans tous les temps ; cela relève des métaphores ou structures anthropologiques inscrites dans notre imaginaire. Parallèlement, remarque Darrigrand, ce mot convoque des qualités exceptionnelles, héroïques, que tout être humain se doit de démontrer lorsqu’il vit un moment historique hors du commun. La sémiologue ne manque pas d’observer qu’en français on a retenu le terme soignants pour désigner le personnel hospitalier, au détriment de « personnel médical » ou « professionnels de santé » qui auraient sans doute été plus appropriés. Ainsi faisant, on a mis en avant le concept de « soin », apte à valoriser les personnes qui assurent ce service. Le verbe « soigner », qui au départ signifie ‘nourrir, pourvoir aux besoins de quelqu’un’, comme le rappelle encore Darrigrand, a en soi une connotation positive, tout comme l’expression « prendre soin de quelqu’un » (calquée sur la formule take care diffusée dans les pays anglo-saxons), qui signifie ‘répondre à l’appel de quelqu’un’. « Ce beau mot de soignant », poursuit la sémiologue, est également un mot « démocratique », qui dépasse les hiérarchies dans l’hôpital et met tous les professionnels du secteur « sur un pied d’égalité » : ils sont tous au front pour soigner.

La fréquence du terme est évidente dans l’échantillon français recueilli. De même, l’expression héros en blouse blanche revient à plusieurs reprises dans les titres ainsi que dans le corps des articles, notamment au début de la crise, traduction linguistique primaire de l’attitude de reconnaissance et de soutien au personnel médical. À remarquer les réalisations explicites de l’acte de remerciement, par des formules contenant les performatifs remercier ou merci.

“Coronavirus : les Français remercient le personnel soignant” [titre]
Les Français leur disent merci : médecins, infirmiers, ambulanciers. Ils sont en première ligne depuis quelques jours. Ils reçoivent un message de soutien chaque soir à 20 heures. […] L’hommage d’une France confinée à ses soignants. “Vive les médecins !” Ces encouragements, on les a entendus mardi aux quatre coins du pays.
[…] Dans une famille, les enfants sont aussi mobilisés : “On félicite les soignants du coronavirus, ils sont très courageux.” (France Info, 18-03-2020)

Face au coronavirus, la vie “comme irréelle” des “héros en blouse blanche” [titre]
“On nous demande d’aller à la guerre, mais on y va sans armes ou presque. […]”.
[…] Signe que ce combat suscite la reconnaissance : les initiatives se sont multipliées ces derniers jours pour soutenir les “héros en blouses blanches” – notamment sur les balcons et fenêtres, où les habitants applaudissent chaque soir les soignants. (Science et Avenir, 20-03-2020)

TRIBUNE. “L’Etat doit récompenser les sacrifices du personnel soignant” [titre]
Nulle cape pour le super-héros d’aujourd’hui, la blouse blanche [sous-titre] (Le Journal du Dimanche, 21-03-2020)

La France fait face à l’épidémie de Covid-19 et les personnels soignants sont en première ligne. Même si l’État a mis en place des dispositifs comme la garde d’enfants pour soulager ces “héros en blouse en blanche”, le soutien de toute une population est devenu primordial. […]
Soutenez-les, applaudissez-les, remerciez-les ! (Radio France, 24-03-2020)

Lors de la première et de la deuxième vague épidémique, Le Monde a donné la parole à une vingtaine de soignants à travers la France, en première ligne contre le Covid-19. (Le Monde, 16-03-2021)

Ci-dessous, selon le rang de fréquence, le relevé des termes – avec leurs concordances – aptes à désigner la catégorie des médecins d’après la liste des entrées fournie par le logiciel Concord :

Figure 1 : Termes qui désignent la catégorie des médecins, classés selon le rang de fréquence

Les adverbes qui ponctuent les textes concourent à souligner l’urgence du moment et l’appui assuré au personnel médical. Voici quelques cas plus saillants : particulièrement (+ 4, – 2), pour le personnel affecté et les services débordés ; gratuitement (+ 3), concernant les initiatives de soutien des héros en blouse blanche (hébergement et transports publics gratuits) au début de la pandémie ; symboliquement (+ 2), référé aux applaudissements adressés aux soignants comme geste de solidarité pour leur lutte acharnée contre le virus ; émotionnellement (+ 1), pour l’épuisement du personnel hospitalier dans des conditions de travail difficiles ; strictement (+ 1), à propos du respect des règles du confinement.

Et encore, une autre initiative pour gratifier et remercier « les héros du quotidien » : depuis le 14 septembre 2020, La Poste a mis en vente un carnet de douze timbres-poste #TousEngagés, où l’on voyait défiler une galerie de femmes et d’hommes interagissant dans des scènes de vie divisées en trois thèmes : « Soigner, Soutenir, Maintenir », celles et ceux qui, à des degrés divers, ont œuvré pendant la crise sanitaire au service de tous les Français, même au prix de leur vie.

Rappelons, au passage, que le courage des soignants a également été salué avec des fresques et des banderoles un peu partout en Europe ; il suffit de penser à l’image iconique de l’urgence Covid en Italie, devenue virale sur les réseaux sociaux. Le célèbre grapheur Banksy a voulu lui aussi rendre hommage aux infirmières et au personnel médical par une des œuvres qu’il a offerte à l’hôpital universitaire de Southampton, où est représenté un jeune garçon qui joue avec une figurine infirmière portant un masque chirurgical et une cape de super-héros, alors que les autres figurines de super-héros (Batman et Spider-Man) sont à la poubelle. Autant de moyens de fort impact visuel, soulignant le pouvoir émotif des images et la charge empathique qu’elles construisent.

3. Actes de langage menaçants

À l’encontre des actes de langage valorisants, les attaques contre les soignants se configurent comme des actes de langage menaçants qui visent la face positive et négative des cibles et ont un coût social plutôt élevé. Parmi ceux-ci, l’insulte est sans doute le plus représentatif ; relevant des formes lexicales qui impliquent une axiologie négative (KERBRAT-ORECCHIONI 1980), l’insulte a une fonction d’adresse – « l’attribution à un tiers d’un jugement de valeur négatif » (LAGORGETTE, LARRIVÉE 2004 : 7) – mais elle est également « un acte social porteur de conséquences » (LAFOREST, VINCENT 2004 : 59).

De tels actes, qui reposent sur des « polarités clivantes » de type binaire (‘mal/bien, nous/les autres’) (MONNIER et al. 2021 : 9), ont entraîné une « montée en tension de la violence verbale » (FRACCHIOLLA et al. 2013 : 2). Pour preuve, la grave dérive d’actes hostiles perpétrés soit vis-à-vis des médecins dans les centres de vaccination et à l’hôpital, soit par des bombardements de messagerie (email bombing) ou des propos appelant à la haine.

Un total de 611 incidents, actes de violence, de harcèlement et de stigmatisation ont été recensés par le CICR dans plus de 40 pays entre début février et fin juillet. Plus de 20 % des cas sont des agressions physiques, 15 % des actes de discrimination fondée sur la peur, et 15 % des attaques ou des menaces verbales. (Ouest-France, 18-08-2020)

Le terme insulte, dans ses différentes déclinaisons, a une incidence considérable dans les articles de jugement négatif depuis le mois de janvier 2021 :

Figure 2 : Fréquence du terme insulte, différemment décliné

Comme le dit fort bien l’anthropologue canadienne Ève Dubé (citée dans CHOUINARD 2021), la pandémie de Covid-19 est la première que l’on vit où les médias sociaux et les désinformations sont aussi présents ; ce qui se dégage des réseaux sociaux, c’est un portrait très sombre et polarisé et un débat hargneux. De fait, ne s’arrêtant pas à des actes de langage dépréciatifs directs, le plus souvent sur les réseaux, on est arrivé à des menaces de mort et à des tentatives de violation de domicile. Les chats des antivax et des anti-pass sont devenus de véritables ‘foyers d’organisation’ pour traquer médecins, journalistes et responsables politiques.

Il s’agit de « messages dont l’intensité s’avère scalaire, allant de l’offense à l’agression verbale la plus violente, celle qui incite à la mort » (MONNIER, SEOANE 2019 : 4). En témoigne la récurrence du substantif menace, présent aussi sous sa forme verbale :

Figure 3 : Fréquence du terme menace, sous sa forme nominale et verbale

Les adverbes, dont on enregistre ici une présence plus massive, se confirment un indicateur précieux, soulignant comment le phénomène de la violence est devenu une triste réalité : entre autres, vraiment (+ 1, – 5), qui exprime l’exaspération des soignants face à une situation intolérable ; systématiquement (- 5), qui accompagne tant l’effort des soignants de fournir de manière presque quotidienne une information précise que leur ponctuelle signalation des profils insultants ; régulièrement (- 6), dont 5 occurrences référées à la mise en doute des propos des soignants par les antivax ainsi qu’aux menaces de mort et aux messages méprisants. De même, clairement (- 4) souligne l’évidence et l’ampleur de ces agressions, ou encore, longtemps (- 4), dont 3 occurrences renvoient à la longue durée des attaques, y compris le mouvement de désinformation auquel participent certains médecins ; fortement (- 3), qui évoque l’inquiétude du personnel hospitalier ; difficilement (- 1), pour dire la difficulté à quantifier le nombre d’insultes reçues ; évidemment (- 1), quand on parle du déferlement de haine qui, de toute évidence, n’implique pas qu’un seul médecin ; violemment (- 1), pour les professionnels de santé ciblés par les opposants à la vaccination.

Quiconque prend des décisions s’expose en première personne et collabore activement à la soi-disant ‘dictature sanitaire’ se retrouve dans l’œil du cyclone, devenant un bouc émissaire sur lequel déverser de la colère, des calomnies, des expressions disqualifiantes et des propos injurieux sur le fond d’une rhétorique conspirationniste. Tel est le cas de plusieurs médecins ou scientifiques français qui ont publiquement pris position en faveur du pass sanitaire et du port du masque, devenus rapidement la proie de pressions et de manifestations virulentes surtout sur Twitter, mais aussi sur le lieu de travail.

Dans le sillage de Paveau (2017 : 10), il faut rappeler que la spécificité des discours numériques natifs est « leur intense relationalité », notamment pour ce qui est du web social. Or, « le processus de partage et de dissémination virale » intrinsèque aux réseaux sociaux, associé à la liberté expressive qu’ils assurent, en fait évidemment de puissants moteurs de communication, voire de manipulation, marqués par l’« imprévisibilité discursive » (PAVEAU 2017 : 24-25).

Cible d’innombrables attaques adressées par mail ou messagerie instantanée, Mathias Wargon, chef de service des urgences à Saint-Denis, a publié sur Twitter la photo d’une lettre de menace envoyée à son lieu de travail, et pire encore, il a reçu « une balle dans une enveloppe avec un courrier anonyme », comme il avoue à Ouest-France (09-09-2021) :

Figure 4 : Photo de la lettre postée par M. Wargon sur Twitter (Source : Ouest-France, 09-09-2021)

Parmi d’autres témoignages frappants de FTAs rapportés par la presse, celui de Franck Clarot, radiologue, qui a défendu une politique de lutte contre le coronavirus fondée sur les données scientifiques ; cela lui a valu, dès mars 2020, du flaming[4] et des menaces de mort envers lui et sa famille par quelqu’un qui a créé un compte sous le pseudonyme « Doc_Mort » :

Figure 5 : Capture d’écran des menaces reçues par F. Clarot sur Twitter (Source : Numerama, 01-04-2022)

Le même sort a été réservé au docteur Jérôme Marty, médecin généraliste haut-garonnais et vice-président du syndicat des professionnels de santé et médecins libéraux, accusé d’être « responsable » de l’obligation vaccinale : « Une balle dans la tête », « c’est la corde qui t’attend », par une lettre anonyme (20 minutes, 01-02-2021). Son répondeur est bombardé de surnoms ridicules et de menaces des opposants à la vaccination : « Dr Maboule »[5], « On va venir te chercher » (20 minutes, 07-09-2021), à tel point qu’il s’est vu contraint d’engager un garde du corps. S’il y a des individus qui agissent seuls, il s’agit le plus souvent d’attaques organisées et coordonnées de la part de groupes d’internautes fédérés autour de figures antivax (comme l’anesthésiste-réanimateur Louis Fouché, l’un des fondateurs du site complotiste Réinfo Covid), afin de créer des actions collectives sur les réseaux (DASINIERES 2022).

Mais la liste des victimes du lynchage numérique ne s’arrête pas là, le contenu sémantique des messages tournant constamment autour de l’insulte, de la médisance et de la menace de mort. Suite à un tweet en faveur du port du masque à l’école, Hélène Rossinot, médecin de santé publique, a reçu des milliers de messages hostiles – « On vous coincera dans une ruelle » – jusqu’à des appels explicites à l’assassiner (France Info, 02-02-2021) ; Jean-Paul Ortiz, le président de la Confédération des Syndicats Médicaux Français, a déposé plainte pour injure publique et diffamation, après la montée de messages de haine évoquant le régime nazi : « traître », « criminel nazi », « pourriture de collabo va pourrir en enfer » (Ouest-France, 22-10-2021) ; Thibault Fiolet, doctorant en épidémiologie, et Nathan Peiffer-Smadja, infectiologue, auteurs d’une étude sur l’hydroxychloroquine, sont devenus la cible d’une « violente campagne de cyberharcèlement sur les réseaux sociaux », allant des messages insultants et xénophobes sur Twitter aux appels téléphoniques anonymes, jusqu’aux intimidations et menaces de mort (France Info, 07-01-2021). Et les exemples dans ce sens pourraient bien continuer.

L’aspect le plus inquiétant sur lequel met l’accent le Dr Wargon est qu’il n’y a plus de ligne de démarcation nette entre une affirmation solidement documentée, reposant sur des données scientifiques validées par les sociétés savantes, et une simple opinion exprimée dans un tweet. D’après Michel Dubois, sociologue au CNRS, c’est justement la « porosité entre sciences et idéologie » qui fait en sorte que les questions scientifiques soient désormais analysées avec « une grille de lecture idéologisée ou politisée » (Vidal, 09-06-2022).

4. L’attaque de FranceSoir

La limite a été franchie le 22 août 2021, avec la publication sur le site controversé de FranceSoir[6] d’une tribune anonyme intitulée Covid 19 (diagnostic, traitements, vaccin) : panorama d’une escroquerie[7]. Reprenant les thèses complotistes et covido-sceptiques qui pullulent en France depuis le début de la pandémie, le texte vise à saper la crédibilité de la communauté médicale qui défend la politique sanitaire du gouvernement : une attaque sans détour à la face de l’entière catégorie.

L’auteur, signant sous le pseudonyme ‘Le médecin résistant’, dénonce le soi-disant

lavage de cerveau distillé par les médias propagandistes « mainstream », financés par les milliardaires asservis au pouvoir, imposant une propagande inique, lavant le cerveau des Français, au gré d’une désinformation permanente…

Pour étayer la charge argumentative de son attaque, il rapproche la société totalitaire dans laquelle on vivrait, où l’opinion commune est façonnée par le gouvernement, les organes de presse et des institutions comme l’Ordre des médecins, du gouvernement de Vichy. Un réseau d’axiologiques négatifs est déployé pour qualifier ceux qui sont en première ligne dans la lutte publique contre la désinformation scientifique, cités nommément dans le texte : ils sont en fait accusés d’être des pseudo-pourfendeurs de fake news, des propagateurs de contre-vérités, des « khmers blancs »[8] militants défendant une pensée dogmatique et rejetant tout doute constructif, de véritables terroristes intellectuels, coupables, entre autres, d’avoir sabordé le traitement curatif à base d’hydroxychloroquine proposé par le professeur Didier Raoult (microbiologiste et professeur des universités dont les prises de positions ont alimenté de nombreuses théories du complot), la seule lueur d’espoir pendant la diffusion du virus. Derrière ce qu’il considère comme une escroquerie, l’auteur anonyme voit des catégories bien précises qui tirent profit de ce crime, à savoir l’industrie pharmaceutique, les médecins corrompus, les politiques à l’idéologie européiste et mondialiste.

La longue tirade se conclut par une forte image métaphorique avec une allusion pas très voilée : Un procès devra se tenir. La Veuve s’impatiente.

Selon les scientifiques et médecins visés, qui réagissent à l’article par une tribune publiée dans L’Express le 31 août[9], la Veuve ferait référence à l’un des surnoms donnés d’abord à la potence, puis, durant la Révolution française, à la guillotine[10]. On a là, bel et bien, « une incitation à la haine, un appel aux condamnations à mort, soit des menaces de morts explicites », affirment-ils.

L’écho de cet article a été fortement amplifié par les canaux sociaux, vu que Didier Raoult a relayé le texte de FranceSoir sur sa page Twitter, comptant environ 850.000 abonnés, ce qui a favorisé la diffusion du contenu ; le réseau Twitter se configure en effet comme le lieu discursif d’une communauté où repérer certains discours dans lesquels chaque utilisateur peut se retrouver au niveau d’opinions et de valeurs (PAVEAU 2017 : 350). Depuis, on a enregistré une escalade de la violence et une prolifération d’actes vexatoires, comme le souligne la chercheuse Karine Lacombe, infectiologue, devenue une figure médiatique depuis l’épidémie : « Nous ne sommes pas face à quelques détraqués isolés, mais à une vaste campagne de dénigrement de la science, portée par un pseudo-média qui verse dans l’obscurantisme ». Jointe par La Croix (08-09-2021), elle admet avoir reçu pendant plusieurs mois des dizaines de mails de menaces provenant des antivaccins ; dans un de ces messages, l’expéditeur dénigrait son corps, l’invitant à mettre un terme à sa « misérable existence » avec « corde et tabouret ». Ensuite, une agression verbale à la terrasse d’un café. Et voici la teneur d’une autre lettre où l’on menaçait également ses enfants (« tes trois bâtards ») : « Les ordures on les détruits. On incinère les salopes de ton espèce » (20 minutes, 07-09-2021). Bref, menaces de mort, associées à des insultes sexistes et à du body shaming pour les femmes.

De toute évidence, la représentation négative de la catégorie des médecins et des scientifiques ressent fortement du climat politique et idéologique du pays. Comme le constate Moirand (2021 : 18), une crise sanitaire ne relève pas que du sanitaire, mais aussi du politique et de la politique des gouvernements en place. C’est, d’ailleurs, ce que montre l’étude menée par la Fondation Jean-Jaurès (BRISTIELLE 2020 : 8) : « La confiance dans les institutions est un déterminant majeur de l’acceptation des politiques publiques en général et des politiques sanitaires en particulier » ; plus les citoyens se méfient des pouvoirs, moins ils respectent les consignes sanitaires. Or, en dépit d’une bonne confiance manifestée collectivement envers les scientifiques, au fur et à mesure de l’évolution de la crise, la défiance des Français envers leurs institutions politiques s’est étendue à l’autorité scientifique, un déclin imputable en premier lieu à la mise en scène médiatique d’un dissensus profond au sein de la communauté scientifique (BRISTIELLE 2020 : 10).

5. La pandémie en Italie

Le 31 janvier 2020 on a déclaré en Italie l’état d’urgence en raison du risque sanitaire dû à la Covid-19. Depuis mars 2020 une série de mesures a été mise en place pour éviter la propagation de l’infection ; en octobre 2020 le masque devient obligatoire, en novembre 2021 le cycle de vaccination devient obligatoire pour le personnel de santé, scolaire, les forces de l’ordre et, par la suite, pour l’ensemble de la population. Depuis avril 2022, l’état d’urgence a cessé et les règles de sécurité ont été limitées. En février 2022, l’Italie comptait 12.377.098 personnes infectées, avec 152.596 décès[11]. De nombreuses études ont mis en évidence les effets de diverses mesures sanitaires et politiques sur la santé mentale des Italiens, ainsi que sur l’économie et les réseaux sociaux (voir, par exemple, AA.VV. 2021 ; MARRI 2023).

Pour étudier le comportement et les opinions envers le personnel soignant dans le contexte italien, on a analysé un corpus de 20 contributions, toutes présentes sur le web[12], contenant des jugements sur la politique sanitaire et les actions entreprises pendant la pandémie.

La période de référence se situe entre 2020 et 2022. Les données, comme celles du corpus français, ont été traitées par le programme informatique de concordance.

À la suite des mesures introduites à plusieurs reprises par le gouvernement, nous assistons à des réactions idéologiques, politiques, mais aussi de certains médecins, contre les ‘techno-dictatures’ sanitaires, contre l’obligation du masque et, en général, contre les vaccinations obligatoires. La campagne dénigratoire de rejet des mesures adoptées et des vaccins se transforme en une menace répétée contre l’image sociale de ceux qui soutiennent et appliquent ces mesures (CORTELAZZO 2020) ; dans l’autre camp, on retrouve ceux qui défendent le travail et l’image sociale du personnel de santé anti-Covid. De l’analyse des résultats obtenus à partir des deux groupes de données, l’un en faveur des professionnels pro-vaccination, l’autre contre les professionnels de santé, nous obtenons quelques indications générales intéressantes.

6. Actes de langage menaçants

La première donnée générale que nous pouvons relever est le caractère fortement connotatif des interventions négationnistes examinées. Bien qu’il s’agisse de questions technico-scientifiques, tous les textes sont produits dans une variété d’italien commun, dans la plupart des cas très faiblement diaphasique, polysémique, avec une température émotionnelle élevée (CAFFI 2014 ; TEMPESTA 2020).

Les tableaux des voix dites négationnistes font ressortir deux éléments principaux :

  • a) le lexique est sémantiquement focalisé sur le pôle dysphémique ;
  • b) les arguments violent la deuxième catégorie de Grice, Apportez une contribution qui est vraie, avec les deux maximes : Ne dites pas ce que vous croyez être faux, Ne dites pas ce pour quoi vous n’avez pas de preuves adéquates (GRICE 1975). Dans l’ensemble du corpus considéré il n’y a aucune référence à des données scientifiques ou médicales prouvant ce qui est revendiqué par ces groupes anti-santé.

Dans les textes antivax il y a 487 lemmes, avec une fréquence comprise entre les valeurs 1 et 32.

Substantifs. Les substantifs représentent 0,38 % du total. Certains peuvent être placés directement sur l’axe de la rupture de face, tels que coglione, complottista, disertore, menzogna, orrore, pollo, porco, puttana, tassismo, veleno, inganno, traditore, truffa, criminale, dittatura, guerra. Il y a également des entrées calomnieuses comme cazzo, culo.

En plus d’indiquer une forte dispersion sémantique – fréquence 1 pour 0,78 % – les substantifs témoignent de deux usages stratégiques intéressants : a) une présence importante de formes dysphémiques, signalant que, dans ces textes, la contre-attaque contre l’adversaire domine sur la protection de la face ; b) un recours fréquent à des lemmes qui, bien que non spécialisés, renvoient à des outils, à des méthodes et à des chiffres dans le domaine médical, notamment relatifs à la lutte contre la Covid. La fréquence la plus élevée concerne des éléments étroitement liés à l’action sanitaire : vaccino, conoscenza, mascherina, tampone, medico, patto, medicina, scienza, quoique dans un contexte de contestation et de rejet de ces mesures, en dehors de tout lien avec les thèmes et les sujets à caractère scientifique officiel, comme dans les extraits ci-dessous :

Siamo contro la dittatura sanitaria. Togliti quella mascherina non serve
Pandemia è tutta una montatura
È tutta una menzogna. Svegliatevi. Non si possono isolare le persone perché risultano positive al tampone, si sa che i tamponi sono stati manipolati, sono probabilmente già infetti. Quindi tamponatevi il culo e non ci rompete i coglioni.[13]

Verbes. Les verbes constituent 0,21 % des lemmes, avec une fréquence comprise entre 1 et 8. Comme les substantifs, les verbes sont très désagrégés : 0,78 % ont une fréquence égale à 1. Les fréquences les plus élevées, ≥ 4, concernent ammazzare, dire, dovere, proporre, servire, volere, potere, vedere, stare. On trouve aussi des voix de conflit rituel : assassinare, bruciare, complottare, condannare, costringere, danneggiare, ingabbiare, isolare, manipolare, radiare, rimescolare, rovinare, sprecare, stancare.

Adjectifs. Les adjectifs représentent 0,22 % du nombre total de lemmes, avec une fréquence qui varie de 1 à 10. 0,73 % ont une fréquence 1 ; anormale, nomotetico, ingannevole, normale, esatto sont les voix adjectivales les plus fréquentes (de 3 à 10). Parmi les éléments à charge négative, nous signalons anormale, antimetafisico, complicato, disonesto, equivoco, estremo, generico, indistinguibile, infetto, irreversibile, irrilevante, malato, nazista, psicopatico, sedicente, improbabile, marcio, morto, scorretto, vietato.

Adverbes. Les adverbes représentent 0,11 % du total des lemmes, dont 0,63 % avec une fréquence 1, ce qui confirme la répartition déjà constatée pour les substantifs, les verbes et les adjectifs. Autrement dit, du moins dans le corpus considéré ici, il n’y a pas de noyau dur de récurrences sémantiques, mais plutôt une sorte de stratégie, variée en termes d’entrées, d’attaque sans concentration d’éléments significatifs. La plupart des adverbes ont une fonction qualificative, c’est-à-dire qu’ils précisent la manière dont une action est réalisée ou indiquent « un punto di vista particolare dal quale si considera un evento » (SERIANNI 1988 : 416) et sont constitués d’adverbes dérivés en -mente : anticamente, assolutamente, certamente, decisamente, evidentemente, fortemente, generalmente, indubbiamente, inevitabilmente, innegabilmente, misteriosamente, ontologicamente, ovviamente, semplicemente, solitamente, esattamente, esclusivamente, particolarmente, probabilmente, visibilmente. Certains sont des adverbes de jugement : assolutamente, ovviamente, esattamente, probabilmente.

Il est intéressant de noter l’utilisation de nombreux adverbes de négation et de contraste : neanche, no, piuttosto, purtroppo, mai, poco, et la présence d’adverbes argumentatifs en faveur de la thèse complotiste : prima, inoltre, altrimenti, quindi. La plus grande fréquence est donnée par quindi. Un autre aspect digne d’intérêt est représenté par la récurrence d’adverbes à valeur contradictoire avec une grande force argumentative, comme si c’étaient des indicateurs de généralisation et de vérités extrêmes : decisamente, evidentemente, fortemente, indubbiamente, inevitabilmente, innegabilmente, ovviamente, esattamente, esclusivamente, sempre, mai, même lorsqu’ils signalent une conséquence qui confirme un raisonnement : così, quindi.

Cet élément semble renforcer le degré de violation des maximes de Grice (Ne dites pas ce que vous croyez être faux, Ne dites pas ce pour quoi vous n’avez pas de preuves suffisantes), dont la transgression est signalée précisément par l’emploi fréquent d’adverbes qui devraient certifier la vérité des affirmations, faute d’autres preuves adéquates.

Les conjonctions présentes, 0,06 % du corpus négatif, confirment la fonction argumentative en faveur de la position anti-santé. La plus courante est perché (13), mais on trouve aussi infatti, ossia, perciò, cioè.

Les pronoms sont 0,02 % ; io domine clairement avec 7 occurrences, ce qui signale l’emphase du jugement de l’orateur.

Il y a 8 prépositions : anti, attraverso, dentro, dopo, fuori, per, fino, malgrado.

On retrouve les interjections ahimé et beh (1), des emprunts : cd, lobby, marketing, online (1) et les acronymes Covid (5) et Aids (1).

Les textes analysés confirment le caractère conflictuel des antivax dans le rapport avec les règles sanitaires et avec les personnels de santé qui les appliquent. L’image qui en découle est celle d’acteurs sociaux représentés comme des dictateurs, des assassins, des dispensateurs d’infection et de mort.

7. Actes de langage valorisants

Les lemmes examinés pour les actes de langage valorisant les normes anticovid et les vaccinations sont 429, avec une fréquence de 1 à 8. Dans ces textes, tout comme dans les textes positifs, le caractère connotatif prédomine, mais l’utilisation d’une terminologie plus spécifique, moins générique et moins familière, augmente considérablement.

La pandemia di COVID-19, entrata in una fase complessa di gestione a causa della variante virale omicron, ha fatto emergere molti aspetti positivi della nostra società, tra cui la sostanziale adesione alla campagna vaccinale di quasi il 90% della popolazione vaccinabile, segno di fiducia nel decisore politico e nella Scienza che ha fornito in meno di un anno vaccini innovativi e altamente efficaci nel prevenire la malattia grave e in buona parte anche l’infezione. Tuttavia, una minoranza residua della popolazione, globalmente definita “No-Vax”, ha rifiutato i vaccini creando significativi problemi di sovraccarico delle strutture ospedaliere e pagando anche un prezzo molto alto di morti evitabili.[14]

L’analyse de certains éléments met en évidence quelques traits linguistiques et sociolinguistiques intéressants.

Substantifs. Dans les textes positifs, comme dans les négatifs, ils représentent la majorité des entrées, avec 0,42 % du total et une fréquence comprise entre 1 et 8. Le vocabulaire est très varié, comme dans les textes négationnistes, et il n’y a pas de concentration apte à créer une connotation lexicale du corpus. Par rapport aux données anti-santé, on entrevoit cependant une plus grande référence médicale spécialisée, avec des éléments des domaines sanitaire et législatif (tutela, codice, consulenza, diagnostica, vaccinazione, ricerca, nanodiagnostics, etc.). Ceci signale une plus grande distance émotionnelle et une plus grande attention à la dénotation.

Verbes. Les verbes représentent 0,20 % du corpus positif, avec une fréquence comprise entre 1 et 8. Même pour les verbes, il existe une forte dispersion lexico-sémantique, pour 0,83 % on enregistre une fréquence égale à 1. Le verbe le plus récurrent est potere (8), un modal non déontique qui favorise la protection des images sociales (BROWN, LEVINSON 1987). Un autre fait important est que, contrairement aux données négationnistes, dans ces textes les verbes n’expriment pas la certitude mais invitent à la réflexion, aux vérifications, comme dans le cas de accertare, accettare, chiamare, chiedere, coinvolgere, considerare, diffondere, dire, esporre, esprimere, fornire, gestire, indicare, informare, lavorare, manifestare, presentare, prevenire, promuovere, provare, rappresentare, ritenere, spiegare, trasmettere, vedere, verificare, contare, definire, emergere, proteggere, rifiutare, potere.

Adjectifs. Les adjectifs sont 0,21 %, avec une fréquence comprise entre 1 et 3, une seule récurrence pour 0,83 %. Ils se caractérisent par le rebond des accusations avancées par les citoyens antivax, mais, comme pour les verbes, avec une charge moins puissante que celle des adjectifs utilisés par les antivax : aggressivo, artificiale, complottistico, evitabile, fasullo, illecito, illegale, impopolare, impossibile, inesistente, infettivo, pessimo, scarso, violento, cattivo, falso, incompetente, pericoloso, tendenzioso, penale. Dans les autres cas, même les adjectifs confirment la plus grande référentialité du lexique pro-vaccination (innocuo, ospedaliero, patogeno, vaccinabile, virale, etc.) par rapport au lexique anti-vaccination.

Pronoms. Il y a 6 pronoms : lo (3), io, egli, li (1) ; ils ont des valeurs très basses et, surtout, on remarque la fréquence 1 dans le cas de io, pour signaler la dépersonnalisation des interventions, contrairement à la signification de io dans les textes négationnistes (7 occurrences).

Adverbes. Les adverbes représentent 0,07 % des lemmes, 0,77 % ont la fréquence 1. Comme dans les textes négationnistes, dans le corpus soutenant les normes anti-Covid il y a une grande dispersion, mais on peut voir une réduction d’adverbes dérivés en -mente[15].

Les prépositions sont : attraverso, fino (1), anti, di, fuori (2) ; les conjonctions : cioè, però, poiché, quando, tuttavia (1), perché (3) ; les abréviations : cov, sars (1), pts (4) ; les emprunts : appeal, cancan, youtube (1), byoblu (2).

Les données positives dessinent un contour hautement connotatif, mais décalé vers un plus haut degré de dénotation si on le compare au langage des négationnistes ; la protection de l’image sociale des travailleurs de la santé prévaut, tout en confirmant une série de contre-attaques qui menacent l’image sociale des accusateurs.

Dans le cadre général, dans les textes en faveur des professionnels de santé, avec une inversion des rôles, les partisans de la catégorie, au lieu d’exalter l’action des médecins, contreattaquent leurs ennemis, transgressant à leur tour la deuxième maxime de Grice et les autres règles d’évitement de la disgrâce rituelle de Goffman, comme on l’observe dans l’article d’Alberto Lupini[16], dans lequel il y a une position de protection de l’image sociale des médecins, passant par l’approbation des mesures sanitaires adoptées, mais aussi par la menace et le bouleversement de l’image sociale des négateurs, dans ce cas représentés par une personnalité publique, comme en témoignent les fragments suivants :

Essere provocatore è da sempre la sua caratteristica, a cui aggiunge peraltro intelligenza e cultura. Il che spesso riesce ad attutire e rendere quasi accettabili le sue sparate. Stavolta però […] ha letteralmente pisciato fuori dal vaso.
Meglio stargli lontano e al limite sentirlo ragliare.

Remarques conclusives

Les stratégies de communication relevées au cours de notre étude reflètent des positions politiques et idéologiques homogènes au sein des deux groupes considérés, ceux qui sont contre et ceux qui sont pour les mesures et les opérateurs anti-covid, toutes fondées sur l’opposition ‘nous/les autres’.

Le corpus global révèle une forte implication émotionnelle dans le langage des antivax et, en général, des détracteurs des mesures anti-Covid, principalement dans les données françaises, comme le prouvent les nombreux exemples fournis pour le contexte d’au-delà des Alpes. Pietrini (2021) montre comment la métaphore de la guerre, dans la campagne anti-Covid, est beaucoup plus répandue en France qu’en Italie.

Un autre fait intéressant est que la tension émotionnelle diminue dans les textes qui défendent les mesures sanitaires, surtout dans les données italiennes. Ces textes sont moins ambigus, diaphasiquement plus encadrés, avec un lexique orienté vers le champ médico-législatif, même s’ils n’ont pas de véritable caractère spécialisé. Les formules de remerciement sont récurrentes et vont de pair avec l’éloge des soignants, exaltés au début de la flambée pandemique comme des héros, en particulier dans le corpus français.

En général, et notamment dans les données italiennes, les locuteurs ont recours à de nombreuses stratégies évasives du jeu de face, comme celle d’éviter les élatifs, facilement attaqués par les détracteurs.

Abbiamo sentito parlare di una guerra, e ci hanno fatto sentire eroi. Ma non era una guerra, e noi non eravamo eroi. Il nemico è un essere che aggredisce e distrugge, […]. Ma non chiamiamola guerra. […]. Nessuno ha scelto di essere eroe, se non di esserlo ogni giorno. […]. Perché il medico non è un eroe, o lo è ogni giorno[17].

Les textes français et les textes italiens convergent de manière indicative sur les stratégies sociales, souvent de nature politique, avec lesquelles les contingents opposés mènent un rituel clair de protection ou de menace de leur propre image sociale et de celle d’autrui. Dans les textes en faveur des vaccinations, surtout pour ce qui est des données italiennes, les jeux sont soutenus par la recherche d’une plus grande neutralisation émotionnelle, tout en restant dans un cadre d’attaques et de contre-attaques typiques d’une communication peu rituelle.

Il n’y a pas de concentrations lexico-sémantiques significatives, tant dans le corpus français que dans le corpus italien, ce qui montre que les interventions sont très créatives, non confinées à une langue spécifique.

 

Références bibliographiques

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[1] Le texte a été discuté et approuvé par les deux Auteures. Plus précisément, Alessandra Rollo a rédigé l’Introduction et les §§ 1-4, Immacolata Tempesta a rédigé les §§ 5-7 et les Remarques conclusives.

[2] Nous remercions le professeur Salvatore De Masi, Université du Salento, pour la saisie et le traitement informatique des données.

[3] https://www.vie-publique.fr/discours/273869-emmanuel-macron-12032020-coronavirus

[4] Anglicisme traduisible par « propos inflammatoire », il désigne une forme de violence numérique qui consiste à poster des messages délibérément hostiles et insultants (flames), généralement avec l’intention de créer un conflit sur un groupe de discussion, un forum ou une liste de diffusion.

[5] C’est le nom d’un jeu de société interactif pour enfants.

[6] Ancien quotidien généraliste français créé en 1944, il cesse d’être publié en version papier en 2011. Le site web publie des contenus controversés en raison de leur aspect complotiste ainsi que des fausses informations et des contenus trompeurs. Selon le site français Conspiracy Watch, l’audience de FranceSoir en 2021 en fait le « navire amiral de la complosphère francophone ». Pour la société américaine NewsGuard, c’est le site « mésinformateur francophone le plus influent ».

[7] https://www.francesoir.fr/opinions-tribunes/covid-19-diagnostic-traitements-vaccin-panorama-dune-escroquerie

[8] Par Khmer blanc (composé de khmer + blanc, par analogie avec le communisme radical des Khmers rouges cambodgiens) on désigne un médecin dont les prises de position sont radicales pour la population, généralement inféodé au régime en place et compromis par des conflits d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique.

[9] https://www.lexpress.fr/sciences-sante/sciences/stop-aux-menaces-de-france-soir-et-aux-harcelements-des-porteurs-de-la-parole-scientifique_2157509.html

[10] Face à la polémique, FranceSoir a ajouté une précision : « la covid a comme conséquence de laisser veuves des milliers de femmes dans le monde ».

[11] https://www.fondazioneveronesi.it

[12] De : AdnKronos, Ansa, Corriere della Sera, il Resto del Carlino, Il Sole 24 Ore, La Stampa, L’inchiesta, Repubblica, Quotidiano Sanità, Quotidiano sanitario AssoCareNews.it, Treviso Today ; page fb.watch ; sites : aggiornamenticovid19.eminerva.eu, comilva.org, dire.it, fanpage.it, italiaatavola.net, nature.com, pattoperlascienza.it, thelancet.com, trovanorme.salute.gov.it.

[13] Manifestation à Rome, 20 septembre 2020, Bruciamo le mascherine, contro la dittatura sanitaria, https://fb.watch/g6rjlPcwRi/

[14] https://www.pattoperlascienza.it/2022/01/06/siamo-contro-gli-attacchi-e-le-minacce-a-medici-e-scienziati/, 6 janvier 2022.

[15] Fréquence 1 : abbastanza, altamente, ampiamente, avanti, così, forse, fortunatamente, globalmente, invece, meno, neanche, no, oggi, perlomeno, poco, prima, pure, purtroppo, quasi, recentemente, relativamente, scientificamente, semplicemente, tecnicamente ; fréquence 2 : bene, ne, oltre ; valeur supérieure à 2 : ancora, ce, quindi (3) ; mai (5).

[16] A. Lupini, 30 août 2020, https://www.italiaatavola.net/tendenze-mercato/coronavirus-1/dai-terrapiattisti-ai-negazionisti-ignoranza-piu-pericolosa-del-covid/69358/

[17] N. Scichilone, La retorica degli eroi e l’etica della salute. Le texte n’est pas inclus dans le corpus informatique.