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Fabrizio Impellizzeri

Avant-propos

Fabrizio Impellizzeri
Université de Catane
fimpellizzeri@unict.it

Aujourd’hui, il est toujours plus évident que la langue française, par jeu ou enjeu, se démarque sans cesse des règles du « français standard » auxquelles elle semblait appartenir ou être soumise depuis bien longtemps, ce qui nous confirme que la raison d’être de la norme est, surtout et avant tout, d’ordre social et que celle-ci évolue en fonction des changements de la société. Dans le domaine des études sociolinguistiques, il n’est donc plus question de parler de norme mais plutôt de considérer la langue comme un ensemble de « variétés légitimes ». Conforme au code retenu « correct » par excellence, celui de l’écrit, la « langue standard », représentative et de référence, se détermine par un certain nombre de prescriptions en matière de phonologie, de lexique, de syntaxe et de style. Contrairement au passé, les Français ne s’efforcent plus de se tenir à distance du commun des locuteurs en parlant « standard » et en adoptant par conséquent une façon de parler « distante » et conforme à celle de la classe sociale la plus favorisée qui détient communément le pouvoir politique, économique, social et culturel.

La prétendue rigueur du français standard s’ébranle donc aujourd’hui au fur et à mesure des voix qui la traversent et la sillonnent comme les lignes d’un métro qui véhicule toute sorte d’invention et d’étrangeté, en deçà et au-delà des centres villes, des provinces, de la capitale... Les Français s’expriment désormais à travers une langue qui est avant tout centrifuge, dépassant tout périmètre urbain, pour abandonner l’idée figée et obsolète d’une France reculée, une, centralisée et construite autour d’une seule ville, Paris, et d’une seule catégorie sociale, la classe bourgeoise « bon chic bon genre ». Il est clair à présent que le « beau parler » d’antan ne représente plus la réalité sociale et linguistique actuelle et son usage exprime, comme une caricature forcée, l’esprit arriéré d’une prétentieuse hypercorrection qui « fait vieux » et qui se détache irrémédiablement de toute forme d’authenticité. Parler français aujourd’hui, veut dire avant tout « parler jeune ». C’est un langage des rues qui fourmille en originalité et en formules ingénieuses, et ce parler contemporain ne prétend plus à présent « sonner faux ». Les mots changent, se colorent et épousent une multitude de variations linguistiques qui dessinent l’énorme miroir d’une société devenue autre, particulièrement dynamique et située en dehors de tout cliché et de tout clivage.

La langue française cède ainsi, malgré elle, peu à peu à toutes sortes de contaminations et proliférations linguistiques. Chaque jour, de nouvelles formules naissent et se répandent à travers les moyens de communication les plus disparates tels que la télé, les films, les chansons, les textos, les publicités et la presse. Être à la page, dans le coup, est un défi constant que tout linguiste doit savoir relever pour ne pas échapper à l’immédiateté de la création d’un nouveau français qui ne cesse de croître et oser en dépit de toute règle. La diffusion d’une telle évolution, de l’ordre de l’actualité, de la contemporanéité, est devenue de même l’objet d’intérêt de la traduction vers les langues étrangères, et dans notre cas de l’italien, qui tente de s’emparer de tout type de nuances capable de traduire la France du XXIe siècle. Aujourd’hui, le français se modèle autour des nouvelles tendances, écoute les banlieues et s’ouvre aux hardiesses et codes des jeunes générations françaises et étrangères. Si la fracture linguistique est la conséquence d’une fracture sociale, de nos jours, elle tente de se cicatriser en s’offrant comme une voie d’accès à la cohabitation multiculturelle.

À l’appui de ces considérations, cet ouvrage se propose d’entreprendre une réflexion multiple autour de la thématique des variations linguistiques dans le français contemporain et ce, en observant les différents axes et parcours que le français mène au sein de sa société toujours plus égalitariste, multiethnique, hétérogène, dynamique et, pour ces raisons mêmes, assez complexe. Développée sur trois volets, cette étude sonde l’état actuel des choses et se pose comme une observation ouverte et étendue autour des variations, qu’elles soient diastratiques, diatopiques, diachroniques, diaphasiques ou diamésiques. Selon l’usage ou l’usager, la démarche ici conduite est celle de vouloir interpréter une nouvelle identité culturelle par le biais d’une identité linguistique en perpétuelle mutation qui ressort des différents corpus abordés. S’il est vrai que la langue française acquiert de nouvelles voix, mesurant le pouls et la tonalité d’un peuple en permanente évolution, quelle société et quelle idée de nation prétend-elle représenter réellement par ses mots.

C’est ici que réside le but de l’ouvrage qui comporte trois parties regroupant, avec une certaine cohérence, plusieurs écrits reliés entre eux par des rassemblements thématiques « variant » sur différents domaines. Dans la première partie, nous apportons des précisions sur l’évolution et la prononciation du français standard à l’épreuve du 3e millénaire, en passant par le français, « langue dominante », en contact en région parisienne. Les représentations sociales et ethniques inspirent ainsi fortement la langue et « s’affichent » aussi au cinéma en interprétant les visages, les voix et les paysages urbains des cités. La deuxième partie trace un portrait assez intéressant des parlers jeunes. On y aborde l’oralité « branchée » adoptée à l’intérieur des bandes dessinées, de la publicité et des chansons. La langue est constamment remise à jour et communique l’état d’une Nation qui foisonne de nouveautés inventées et exprimées par les usagers de la dernière génération, et pas seulement si on en examine l’étendue. Enfin la troisième partie contient un volet plutôt important, celui de la traduction, car il exprime le besoin que tout autre pays a de percevoir la dimension linguistique et culturelle d’un peuple plus ou moins voisin. L’image ne suffit plus à rendre compte d’un témoignage, d’une différence, mais sa voix a besoin inévitablement d’un doublage, d’un « jumelage variationnel » dans la langue d’arrivée. Conçu en Italie, cet ouvrage ne pouvait ne pas cibler parmi ses avantages celui d’un français non « conventionnel », totalement distinct des études menées en langue étrangère, qui évoque un métissage culturel à transposer sans certaines difficultés dans une dimension interlinguistique franco-italienne.

Cet ouvrage est entièrement consacré à Nadia Minerva, en hommage à sa longue et féconde carrière de professeure de langue française auprès de l’Université italienne. Durant ses dernières années d’enseignement universitaire, à Catane, auprès de l’ancienne faculté de Langues et Littératures Étrangères de Raguse, elle a dirigé, pour la Sicile, un projet de recherche PRIN1 (Progetto di Rilevante Interesse Nazionale) qui est à la base des propos contenus à l’intérieur de cet ouvrage et grâce auquel de nombreuses études2 et conférences ont vu le jour.

Que tous ceux qui y ont contribué soient ici remerciés, en particulier, Françoise Gadet, Enrica Galazzi, Danielle Di Gaetano Londei, Marie-France Merger et Micaela Rossi.

1
Giovanni Iamartino, de l’Université de Milan, a été le responsable national du PRIN 2009WFSAAK, financé par le Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche italien, et il avait pour titre Entro e oltre i confini: uso e norma nelle lingue dell’Europa occidentale Within and beyond the borders: use and norm in Western European languages. L’intitulé local, dirigé par Nadia Minerva, était en revanche La Norma e le norme: descrizione linguistica, prescrittivismo e insegnamento delle lingue straniere.

2 Fabrizio IMPELLIZZERI (éds), Les Variations linguistiques dans la littérature et le cinéma français contemporains, Paris, Classiques Garnier, Coll. « Rencontres », 123, série Linguistique, 2015.

Per citare questo articolo:

Fabrizio Impellizzeri, Avant-propos , Repères DoRiF N.8 - Parcours variationnels du français contemporain, DoRiF Università, Roma septembre 2015, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=233

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