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Enrica Galazzi

La prononciation du français standard à l’épreuve du troisième millénaire

Enrica Galazzi
Université Catholique de Milan
enrica.galazzi@unicatt.it

À Pierre Léon qui nous a quittés en septembre 2013 : son amitié a accompagné notre réflexion

Mots clés : prononciation standard, FLE, standardisation, français de référence, modèle de prononciation.

Résumé

La standardisation est un processus d’harmonisation dans tous les domaines de l’activité humaine dont l’origine se perd dans la nuit des temps. À partir de la fin du XIXe siècle, deux tendances inverses se dégagent qui marquent profondément les sciences phonétiques, mais également l’étude des langues. D’abord, un mouvement qui tend à retrouver une unité dans l’infinie variété des traits phonétiques. Ce courant puissant assurera le passage du « luxe phonétique » à « l’austérité phonologique » grâce à l’apport, notamment, de l’École de Prague et du Structuralisme. C’est dans ce cadre enthousiaste que l’on peut situer l’élaboration de « la prononciation du français standard » (LÉON 1966). Vers la fin du XXe siècle, à travers les études de la sociolinguistique américaine et européenne, un mouvement inverse s’annonce, tout aussi puissant, qui consiste à prendre en charge de manière de plus en plus consciente la variation linguistique à tous les niveaux. Après s’être interrogée sur l’origine de la dénomination « prononciation standard » à travers la littérature spécialisée et en s’appuyant sur le témoignage des protagonistes du FLE de la deuxième moitié du XXe siècle, l’auteure propose une réflexion autour du sens à donner aujourd’hui au concept de « prononciation standard » et sur la place qui lui revient dans l’enseignement/apprentissage du français.

Introduction

Ma réflexion autour du standard remonte au début de 2009, date de la table ronde « Standard di competenze : quale ruolo nella relazione tra persone e organizzazione ? » à laquelle avaient été conviés des spécialistes venant d’horizons différents.1 Le concept de « standard des compétences » à propos duquel j’avais été sollicitée m’avait alors amenée à problématiser les niveaux fixés par le Cadre Européen Commun de Référence pour les langues2 qui intéressaient tout particulièrement mes interlocuteurs venus d’entreprises soucieux du niveau de maîtrise linguistique de leur personnel.

Les regards croisés portés sur le terme « standard » si répandu, et presque banalisé, a fait surgir des ressemblances inattendues et une polysémie parfois déroutante selon les domaines d’application.

Après une partie introductive qui se situe délibérement aux points de contact entre les sciences, nous nous interrogerons sur l’origine de l’emploi de la dénomination « standard » dans le domaine de la prononciation du français, ses avatars et ce qu’il en est aujourd’hui.

1. De l’inévitable standardisation

La standardisation est un processus d’harmonisation dans tous les domaines de l’activité humaine dont l’origine se perd dans la nuit des temps.

Les Américains ont cru l’inventer à la fin du XIXe siècle dans le cadre propice de l’industrialisation croissante.3 Il suffit de rappeler la standardisation des méthodes de travail (Taylorisme), des produits et des tâches.

La diffusion du standard, sa fortune énorme, son emploi dans les domaines les plus divers – l’industrie mécanique, la fabrication en série, les télécommunications, l’économie, l’organisation du travail, le droit, les mathématiques, l’architecture, la santé… – permet de mesurer l’importance de ce phénomène, une étape nécessaire/fondamentale dans le développement socio-économique et culturel récent de l’humanité.

Pour les économistes, l’idée de standard est liée à l’efficacité, à la rationalisation et à la prise en compte d’un patrimoine commun.4 Dans son ensemble, on peut considérer que la standardisation tous azimuts a été un processus socio-économique positif sous plusieurs aspects, qui a amené à la création de modèles de référence reconnus, partagés, légitimes (des pièces de rechange ; des modèles ; des processus ; des normes de fabrication…).

Pour ce qui touche à notre domaine, on peut affirmer que l’espéranto incarne l’idée d’un standard de langue universel qui se veut parfait. De nombreuses tentatives ont été faites dans ce sens, notamment à la fin du XIXe siècle : toutes se sont révélées chimériques (ECO 1993). Tout comme l’écriture, les langues officielles des sociétés occidentales sont le résultat d’une standardisation aboutissant à la sélection d’un modèle homogénéisant dominant, reconnu et accepté comme légitime, qui tend à refouler aux marges (par exemple dans le pathologique) ce qui échappe à la norme élue.

Sur le marché des langues, le concept reste opérationnel. Boyer (2012 : 33) écrivait récemment : « Pour que la langue dominée […] soit une langue de plein exercice, il faut qu’elle ait été normativisée, c’est-à-dire que les membres de la communauté aient accepté le choix d’un standard, une codification, qui permettent à cette langue d’être écrite, enseignée et d’être utilisée dans tous les compartiments de la vie publique… ».

Depuis longtemps, à l’école, l’enfant fait l’expérience de la légitimité linguistique : sur le « marché » scolaire, tous les usages linguistiques ne se valent pas et les façons de parler dites « standard » sont socialement et pédagogiquement valorisées. La norme écrite a été et reste encore souvent la référence de la qualité de l’expression orale. (GUENIER et al 1978)

1.1 Les dérives du standard

Aujourd’hui, dans plusieurs domaines, on réagit contre 40/50 ans de formatage. La constatation des débats en cours autour du standard, et de sa remise en question de plus en plus fréquente dans de nombreux domaines très divers n’ont cessé d’aiguiser ma curiosité et m’ont amenée à m’interroger sur l’emploi du mot en linguistique.

Quelques exemples serviront d’entrée en matière.

La standardisation n’est pas toujours un facteur de succès : dans certains contextes (comme par exemple dans celui de la présentation des produits en ligne), c’est la diversification qui est gagnante (DECKER 2010).

À la veille du 24e festival Sunny Side of the Doc de la Rochelle, les producteurs de documentaires déplorent la standardisation du genre à la télévision (écriture standardisée, personnages récurrents…).

Contre les standards alimentairesdu marché, s’insurgent les associations deconsommateurs et les coopératives qui se mettent à vendre des fruits et légumes moches et tordus en arguant que la qualité et le goût ne coïncident pas forcément avec l’apparence et l’apparente ‘perfection’ de la forme.

Philippe Labbé « lauréat chef cuisinier 2013 » parle de la « standardisation gustative contemporaine » (qui s’accompagne de la course au rendement et autres dérives de la mondialisation) (Le Monde, 8 septembre 2013).

De leur côté, les architectes se demandent comment sortir du standard des tours et des barres pour les banlieues.

On pourrait multiplier les exemples mais nous en resterons là, pour aborder sans plus tarder le domaine qui nous intéresse.

1.2 Une polysémie déroutante

L’histoire du mot standard se joue des frontières géographiques : de l’ancien français (« étalon de poids », XIIIe siècle), en passant par l’anglo-normand (« estaundard ») pour faire retour au français comme emprunt de l’anglais : voilà un mot qui a voyagé sans pour autant perdre son identité. Il garde aujourd’hui un sémantisme riche qui renvoie à modèle, niveau de qualité, support, base, socle. Son étymologie renferme les idées de partage, visibilité, stabilité, appartenance à un groupe, encore bien vivantes bien qu’à des degrés différents selon les contextes.

Notre propos n’est pas de retracer l’histoire du mot mais de considérer le rayonnement qu’il a connu depuis les USA à partir du dernier quart du XIXe siècle et sa pénétration dans tous les secteurs de l’activité humaine, y compris la linguistique (bien que le processus de standardisation de la langue française commence aux XIe/XIIe siècles).

Parmi les dictionnaires français de langue, nous avons consulté le Robert HLF, le TLFi et le Robert culturel.

Selon le Robert HLF, depuis 1701 le mot anglais « standard » avait le sens de « degré de perfection », de « réussite » ; par figure et péjorativement le mot signifie, seulement en français (1930), « conforme au modèle habituel, sans originalité ».

Le TLF et le Robert Culturel proposent les définitions suivantes pour le domaine linguistique :

TLF : « usage socialement dominant jugé normal, sans tenir compte des variations géographiques ou sociales » (1972)

Péj. : « habituel, sans originalité »

le Comité d’étude des termes techniques propose de remplacer standard par NORME

Robert Culturel : état socialement dominant et normal (d’un usage d’une langue) → neutre → non marqué.

Contrairement à ses valeurs dans d’autres domaines, pour la linguistique, la définition semble se faire plutôt par la négative : sans tenir compte denon marqué…..et qui pire est, sans originalité.

M’étant tout particulièrement intéressée à la prononciation, mon point de départ ne pouvait être que l’ouvrage de Pierre Léon La prononciation du français standard (1966) qui a été longtemps une sorte de Bible pour les enseignants de FLE du monde entier. L’auteur, à qui je m’étais directement adressée pour recueillir son témoignage, m’a encouragée à approfondir cette réflexion en contactant d’autres acteurs/protagonistes.

2. La prononciation du français standard

2.1 Témoignages

L’histoire des sciences du langage du XXe siècle, marquée par des témoins encore vivants, permet de sortir du cadre austère des Archives et des corpus écrits pour faire appel aux sources orales.

Nous avons interrogé via Internet certains acteurs/protagonistes de la linguistique appliquée des années 1970 (Henri Besse, Fernand Carton, J.-C. Chevalier, Daniel Coste, Claude Germain, Pierre Léon, Louis Porcher, Rémy Porquier).

La plupart d’entre eux semblent ne pas se souvenir de l’origine de l’usage du mot ; certains affirment qu’ils ne l’ont jamais utilisé, voire qu’ils le détestent à cause de son origine américaine.

Si la mémoire humaine se révèle finalement moins fiable que l’écriture, elle a l’avantage de permettre des évaluations/interprétations à distance (conscientes ou non) et de faire ressortir l’imaginaire qui entoure le concept de prononciation standard.

Résistance/ méfiance/ refus… et pourtant le mot ne laisse indifférent aucun de nos interlocuteurs.

Nous allons reproduire les témoignages les plus significatifs à commencer par celui de Pierre Léon :

Quand j’ai proposé mon cahier de notes de classe intitulé AIDE MÉMOIRE D’ORTHOÉPIE DU FRANÇAIS à Henri Didier en 1960, il m’a tout de suite dit que mon titre était impossible. Personne ne savait ce qu’était l’orthoépie et puis il fallait préciser de quel français il s’agissait. On commençait à parler des VARIÉTÉS DE LA langue,

J’en ai parlé avec André Martinet en lui proposant PRONONCIATION DU FRANÇAIS STANDARD. Il n’a pas montré un grand enthousiasme mais il a évoqué tous les termes anglais, allemands ou autres et conclu que finalement STANDARD n’était pas si mal. Didier a accepté. […]

Non, je ne crois pas qu’un autre terme ait été mieux que STANDARD. En mécanique, on demande toujours si la pièce est standard, conforme au modèle attendu. Il s’agissait en outre de présenter aux étudiants variés un système passe-partout, sans trop tenir compte de toutes les  variantes possibile.

Henri Besse nous fait part de sa réticence : « c’est une terminologie que je n’utilise guère car elle me semble une importation anglo-américaine qui a la même ambiguïté que « norme » (ce qui correspond à une supposée moyenne des cas et ce qui doit être) ».

Mais il n’est pas le seul. Un témoignage particulièrement vivant des débats passionnés que le mot suscitait à la fin des années 1960 est offert par Fernand Carton :

Mon maître Straka en 1969 ne voulait pas de l’expression « français standard » dans ma thèse. Je l’avais trouvée chez Pierre Delattre, prof aux USA, qu’il n’aimait pas. Il voulait qu’on dise ‘français général’,  qu’il préférait à « fr. commun », très employé dans les années 60 en France.

Je lui ai proposé « fr. standardisé » (par opposition aux variétés dialectales que j’étudiais)  pour désigner une prononciation qui tend à être adoptée comme celle du fr. courant central, dans toutes les régions. Il disait que c’était mieux que standard, mais restait réticent. Fouché, orthoépiste respecté à cette époque, le maître de Chaurand, qui a beaucoup écrit là-dessus, refusait aussi « standard ».

En dépit de ces prises de position hostiles, le mot se répand ainsi que le suggère Louis Porcher, très actif dans le FLE, directeur du CREDIF et chargé de recherche au Conseil de l’Europe.

J’ai beaucoup utilisé l’expression « français standard » comme tout le monde parce que une approximation me suffisait alors… Ce concept abstrait servait à y rapporter les parlures concrètes qui évidemment prolifèrent. C’est une idée méthodologique forte que Kant a bien théorisée quand il expliquait que pour comprendre un ou des changements il fallait impérativement sur le plan conceptuel définir une permanence. En ce premier sens donc on peut considérer que le concept de français standard est nécessaire pour comprendre les variations […].

Tout comme le CLA de Besançon, le CREDIF est bien une des voies de diffusion de cette notion si l’on en croit Rémy Porquier :

C’est imprécis mais il me semble qu’à partir de notre formation CREDIF (1965 !) et de notre passage à Besançon au CLA (fin des années 1960), le « français standard » était clairement la référence adoptée pour l’enseignement du FLE, et donc pour le contenu linguistique des méthodes, et que le terme était largement répandu. Je me souviens également du titre du livre (de Léon, je crois) La prononciation du français standard. Est-ce celui-là qui avait pour sous-titre Aide mémoire d’orthoépie ? (fin des années 1960).

Et si, pour terminer, nous adoptons une perspective inverse, à savoir le regard d’un Collègue francophone québécois tel que Claude Germain, voilà qu’une certaine ambiguïté fait surface :

Il y a plusieurs années, le « français standard » désignait une sorte de « norme » à suivre dans l’apprentissage du FLE. Comme les enseignants de langue voulaient qu’on leur fournisse des exemples concrets, on leur disait, pour le FLE, que le français parlé à la télévision (en France, sur la première chaîne, je crois) pouvait servir en quelque sorte de « norme » du « bon parler ».

(je ne sais pas si le Dictionnaire de didactique des langues de Coste et Galisson a une entrée pour le mot « standard » – ce serait à vérifier).5

Ici, au Québec, c’était différent en partie, à la même époque. La « norme » de référence, dans l’apprentissage du français langue seconde, était considérée comme le français parlé de la télévision de Radio-Canada (la télévision nationale au Canada) et non de la télé de France. Mais, l’idée était à peu près la même : un français d’un « bon » niveau, accessible à une majorité de gens plutôt qu’un français parlé qui refléterait plutôt une sorte de parler « local ».

Autrement dit, « français standard » ne signifiait pas la même chose pour les Français de France et pour les francophones du Québec : chacun référait à sa « bonne norme ».

2.2 La prononciation standard d’hier à aujourd’hui

La première attestation de « standard » pour désigner la prononciation française a été repérée dans l’ouvrage de Jean Passy et Adolphe Rambeau, Chrestomatie française, publié à Boston en 1897, lequel a connu de nombreuses rééditions (1908, 1910, 1918, 1926…). Dans l’introduction (p. XXIII), les auteurs renvoient à un « type linguistique », « the standard »6 à savoir « le dialecte » choisi comme référence/modèle pour la prononciation.

Ce n’est sans doute pas un hasard si le terme apparaît sous la plume de deux phonéticiens –pédagogues experts, aux USA, dans la période où il connaît son épanouissement, avant de traverser les Océans pour s’implanter en Europe.

Quelque soixante ans plus tard, le français moyen (F.M.) de Martinet qui gardait presque malgré lui des résonances parisiennes, évolue vers une forme extraterritorialisée (MORIN 2000 : 98), rendue célèbre dans le monde entier sous l’étiquette de français standard grâce à l’énorme succès du volume de Pierre Léon La prononciation du français standard (LÉON 1966).

Il s’agissait d’un modèle « de prestige » incarné par les journalistes de la radio et de la télévision nationales. Dans son introduction, Léon fait référence à la variété des prononciations (MARTINET 1945) et à la norme standard (FOUCHÉ 1956). Il dit tenir compte « du modèle idéal du ‘bon usage’ mais aussi des latitudes acceptées par tous les sujets parlants »« sans qu’il y ait faute linguistique »(LÉON 1966 : 5-6).

Dans l’ouvrage de Léon aussi, on découvre une sorte de nostalgie de la capitale :

Le rapprochement entre le modèle standard […] proposé dans le présent ouvrage et le modèle dégagé pour le milieu de la jeune génération à Paris, montre beaucoup plus de similitudes que de différences. J’en conclus que les usages du phonétisme parisien ont une vie dont les désordres apparents sont minimes en regard de la simplicité et de l’ordonnance du système. Loin d’être invalidée, l’existence du modèle standard s’en trouve justifiée en linguistique appliquée. (ibid. : 11).

Dans les années 1970, à côté du Léon, deux ouvrages constituaient les incontournables dans la formation à l’enseignement de la prononciation en FLE.

Carton, dans son Introduction à la phonétique du français (1974), (ouvrage « destiné aux étudiants français, peut rendre service aux étudiants étrangers »), fait preuve d’ouverture en constatant sans ambages que « l’enseignement de la prononciation française a été longtemps et exclusivement normatif et répressif » (CARTON 1974 : 5) et se signale comme novateur en annonçant « pas de norme unique mais des registres » dans la perspective d’une « ligne d’acceptabilité » (ibid. : 202).

Beaucoup plus dans la tradition, Malmberg, Phonétique française (1968), suit un chemin qui va du phonème (en TDI) à sa réalisation concrète. Faute de pouvoir déterminer « où est la ‘bonne société parisienne’ », il considère préférable de s’en tenir aux règles données par les « phonéticiens qui font autorité » (MALMBERG 1968 : 12) et propose donc « une prononciation française que nous jugeons assez répandue et faisant autorité pour servir de norme à l’étudiant étranger » (ibid. : 13).

À la sacralisation du natif opérée par les phonéticiens classiques affirmant haut et fort la primauté de l’oral, fait suite la consécration du parisien « standard » comme variété légitime. Dans leur Dictionnaire de la prononciation française, Martinet et Walter écrivent : « Les bonnes prononciations sont celles qui passent inaperçues, les mauvaises celles qui vous rappellent […] que votre interlocuteur est de telle origine, nationale, géographique ou sociale ». Et d’indiquer que ce principe ne contredit pas l’affirmation souvent entendue que « les formes recommandables sont celles de la bourgeoisie parisienne » (MARTINET et WALTER 1973 : 17).

Au cours des années 1980 une démocratisation s’annonce : le français standardisé apparaîtra qui incarne les revendications des provinces de France à travers l’action de quatre phonéticiens non parisiens (CARTON et al 1983).7
Néanmoins, le Dictionnaire de la prononciation de Warnant (1987 : XXXII) reste ancré au bon usage parisien « des milieux intellectuels et cultivés ». En 1977 dans un texte signé par l’équipe des lexicographes québécois du TLFQ apparaît le terme français de référence qui se répand progressivement dans les années 1990 et s’impose surtout dans les études lexicales. Plus concret que le français standard que Gueunier définit « idéal, et de ce fait mieux représenté par sa formulation en termes de règles, plus ou moins algorithmiques », et plus loin « 100% abstrait », le français de référence « peut être réalisé dans des énoncés attestés » (GUENIER 2001 : 11-12).8 Pour F. Gadet, le français de référence est celui qui prend en considération « la façon dont les locuteurs parlent en situation réelle » (FRANCARD 2001 : 231).

Vers la fin du XXe siècle, un élargissement de la norme s’annonce vers un « francais international » ouvert sur le monde francophone dont les modèles de prononciation ne semblent pas nettement définis (BIGOT et PAPEN 2013).9

3. Le standard : une cage ou un tremplin ? Vers une déstandardisation de la prononciation de référence

Une définition de la prononciation standard soulève des questions théoriques épineuses, si on entend par standard un phénomène monolithique, invariant, figé, comme l’induit l’étymologie du mot anglais standard : quelque chose d’immobile, servant de point de repère fixe.

Dans un article récent, Guerin avance que le standard est une actualisation de la langue associée à la distance communicative, qui se caractérise par la sélection d’unités lexicales, syntaxiques, phonétiques dont l’interprétation est indépendante d’un savoir partagé (GUERIN 2008). Ce n’est plus « le » français, mais l’une de ses actualisations.

Pour d’autres (FRANCARD 2001), le standard reste un modèle de correction abstrait (la langue normée), à côté des variétés attestées (les français de référence).

Les descriptions des normes de prononciation font apparaître, sur certains points, des désaccords considérables (MORIN 2001).

Par ailleurs, le trait de nativité, au cœur du modèle standard qui gomme tous les accents, paraît de plus en plus illusoire et pervers (RENAUD 1998).

Pourtant, le conservatisme des enseignants découle d’une sorte de standardisation qu’ils subissent de la part des manuels (matériaux et dictionnaires) qui s’en tiennent la plupart du temps au français hexagonal ou même parisien avec ses 16 voyelles canoniques. Ce qu’il faut faire évoluer avec urgence, nous semble-t-il, c’est l’idée de la prononciation « unique », « neutre », fortement ancrée dans les mentalités.

Dans le monde actuel, vivant à l’heure de la globalisation et du décloisonnement, une ouverture est incontournable sur la francophonie dans toutes ses dimensions (horizontales et verticales), sur les traits phonétiques (non parisiens) qui font consensus dans certains usages sociaux (la langue des jeunes) ou géographiques (le Québec, la Suisse etc.) et même sur les accents “étrangers”.10

À l’opposé de la standardisation neutre et unifiante, vers la fin du XXe siècle, à travers les études de la sociolinguistique américaine et européenne, un mouvement inverse se fait jour, tout aussi puissant,  qui consiste à prendre en charge de manière de plus en plus consciente la variation linguistique à tous les niveaux. L’enseignement de la prononciation doit rester pluriel et ouvert. Plusieurs phénomènes plaident en faveur de cette pluralité :

  • le goût de la jeunesse pour les variantes linguistiques non standard et novatrices ;

  • le dynamisme de la presse : un véritable laboratoire « hors norme » ;

  • le déclin des formes linguistiques de prestige apparent « classiques » (plus forte acceptabilité dans la langue parlée courante) ;

  • les langues régionales et la Francophonie qui légitiment des variétés régionales du français très vivantes. Celles-ci constituent ici ou là de véritables normes locales opposées à la norme « standard ».

  • Que devient alors le concept de prononciation standard et qu’entend-on aujourd’hui par « standardisation / nivellement » de la prononciation ? On observe un ajustement de l’usage de la norme en réponse à des mutations sociales (ARMSTRONG 2002)

    Si le standard est cet « idéal » duquel on ne peut finalement pas se passer (GUEUNIER 2001) – et pour les apprenants il peut effectivement rendre service – il doit être vu comme une étape, une base commune, une référence partagée, une boussole pour s’orienter dans la diversité des prononciations, … et un tremplin vers l’expression de sa propre identité de locuteur de FLE.

    Quant à l’adoption de l’accent (un accent) natif, cela ne peut être le fait que d’un investissemment personnel et d’une adhésion individuelle.

    Cette prise en compte de la pluralité des prononciations « attestées » ne sera pas forcément confortable pour les enseignants de FLE (elle le sera en tous cas moins que la norme unique), mais elle sera certainement plus en phase avec la réalité dynamique de la langue parlée. Nous cesserons donc de former des apprenants parlant « comme des livres » et complètement déroutés lorqu’ils se trouvent pour la première fois en milieu francophone.

    Références

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    PÖLL, Bernhard, Le français langue pluricentrique ? Étude sur la variation diatopique d’une langue standard, Bern, Peter Lang, 2005.

    QUERE, Louis, « Le statut duel de la langue dans l’État-Nation », in VERMES, Geneviève et BOUTET, Josiane (éds.), France pays multilingue, tome 1, Les langues en France : un enjeu historique et social, Paris, L’Harmattan, 1987.

    RENAUD, Patrick, « Absoute pour un locuteur natif », Le français en Afrique, n° 12, 1998, disponible en ligne : http ://www.unice.fr/ILF-CNRS/ofcaf/12/12.

    VARGAS, Claude, « Grammaire et didactique plurinormaliste du français », Repères, n. 14, p. 83-103.

    VIRILI, Francesco, Come nasce uno standard. Il mercato delle regole, McGraw-Hill, Milano, 2008.

    WARNANT, Léon, Dictionnaire de la prononciation française dans sa norme actuelle, Duculot, Paris, 1987.

    1
    La rencontre, organisée le 2.02.2009 auprès de l’Université Catholique de Milan par deux collègues économistes, Rita Bissola et Barbara Imperatori, visait à croiser les perspectives en réunissant autour du thème des spécialistes venant d’horizons différents.

    2
    Le Cadre européen commun de référence pour les langues - Apprendre, Enseigner, Évaluer (CECR), publié par le Conseil de l’Europe en 2001, représente le dernier stade d’un processus activement mené, depuis 1991, avec la collaboration de nombreux pays.

    3
    « Cette uniformité était le fruit même de cette civilisation qui avait imposé à toute activité humaine des traditions rigides comme des cadres où le génie de l’individu s’était figé. Standardisation. Voilà le mot qu’il fallait prononcer, exprimant ici une méthode appliquée depuis des millénaires, bien que les Américains aient cru l’inventer à la fin du siècle dernier » (LE FÈVRE 1981 : 311).

    4
    Le premier standard industriel fut présenté aux USA en 1864 (VIRILI, 2008).

    5
    Après vérification, nous pouvons affirmer que « standard » n’y figure pas plus que dans le Dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde (CUQ 2003).

    6
    En anglais dans le texte. En dépit de ce renvoi, les auteurs précisent qu’une assez grande variété de prononciations sont représentées dans le texte (dialectales, littéraires, dues à la vitesse d’élocution ou aux idiolectes) car il faut qu’on s’y habitue.

    7
    Cf. le site http ://accentsdefrance.free.fr/

    8
    Deux conceptions différentes émergent dans le même volume. Martel (2001 : 124-125) s’exprime en sens inverse : « Le francais de référence renvoie globalement à la langue française et correspond à une abstraction », tandis que le français standard « revêt quant à lui un caractère concret » et « correspond à une des variantes linguistiques existantes ».

    9
    D’après Bigot & Papen, « la plupart des manuels de phonétique actuels au Canada tendent à décrire un français “international”, donc “hexagonal, voire “parisien” » (BIGOT et PAPEN 2013 :120). Ils signalent que dans certains manuels de phonétique, la norme “internationale” est appelée le “français normal”et que le terme “français standard” fait uniquement référence au francais hexagonal ou “International” [les guillements sont dans le texte].(ibid. : 20-21).

    10
    À ce propos, nous renvoyons au projet Interphonologie du français contemporain et à la publication (sous presse) CF. La prononciation du français dans le monde : du natif à l’apprenant, CLE 2014 (allemand, anglais, arabe, chinois, coréen, danois, espagnol, grec, italien, japonais, néerlandais, norvégien, portugais, russe, suédois, vietnamien...) ; http ://projet-pfc.net/ ; http ://cblle.tufs.ac.jp/ipfc/

    Per citare questo articolo:

    Enrica Galazzi , La prononciation du français standard à l’épreuve du troisième millénaire, Repères DoRiF N.8 - Parcours variationnels du français contemporain, DoRiF Università, Roma septembre 2015, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=235

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