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Boubacar Boris DIOP

Écrire entre deux langues. De Doomi Golo aux Petits de la Guenon

Boubacar Boris DIOP

écrivain

On m’a plusieurs fois demandé, à la parution de Doomi Golo en 2003, si sa version française était en cours ou même – pourquoi pas ? - déjà disponible. Au début, j’avais du mal à comprendre une requête aussi inhabituelle par sa précocité : après tout, personne ne m’a jamais pressé de traduire en wolof Le Cavalier et son ombre ou Les traces de la meute. Mais le premier moment de surprise passé, la logique d’une telle mise en demeure m’est apparue en toute clarté. Je ne peux tout de même pas prétendre ignorer que le lectorat d’un auteur africain, ses compatriotes autant que les étrangers, attend de lui un type de texte précis, le seul qu’il soit en mesure de lire et de comprendre, le seul aussi qui donne du sens au contrat liant tacitement tout raconteur d’histoires et celui qui daigne s’arrêter un instant pour l’écouter. Je n’ai pourtant pu m’empêcher de soupçonner un brin d’ironie, parfois étrangement affectueuse, chez quelques amis qui semblaient vouloir me ramener à la raison ou, pour le dire plus trivialement, aux dures réalités du marché : « Tout à fait entre nous, tu t’es bien fait plaisir en écrivant dans ta langue maternelle, c’est très bien, bravo, mais mets-toi à présent au travail et donne-nous le même roman dans une vraie langue. Ne penses-tu pas que ce sera plus simple pour tout le monde ?»

Si l’on trouve que j’exagère un peu, je suis prêt à plaider coupable sans même invoquer, comme j’en aurais bien eu le droit, me semble-t-il, l’excuse de provocation.

De fait, par-delà la nécessité ou non de mettre à disposition la traduction française de Doomi Golo, ce qui m’a toujours le plus fasciné dans l’interpellation, c’est l’implicite de ce discours, la tranquille assurance des questionneurs pour qui l’unique fonction d’une œuvre littéraire en wolof est de prouver la possibilité de sa propre existence. En d’autres termes, pur révélateur et étendard de la langue dans laquelle il est écrit, Doomi Golo n’a nul besoin d’être lu. La seule chose en effet que l’auteur du roman est supposé vouloir dire au monde, c’est que son peuple aussi – voire l’Afrique entière - est en mesure de proposer à l’humanité une création littéraire ne devant rien à personne. Cela est sans doute encore plus vrai lorsqu’un auteur, identifié comme « francophone » ou « anglophone » pur jus, décide non pas de changer de langue d’écriture mais de donner toutes ses chances à celle qu’il parle - et qui lui parle - tous les jours. Par ce choix, il s’installe dans un entre-deux peu confortable, s’exilant d’un champ littéraire où il a réussi, si peu que ce soit, à exister pour se lancer dans la quête incertaine d’un nouveau public. Que sait-il de ces lecteurs ? Tout et rien, pour ainsi dire, car ils lui sont aussi familiers qu’inconnus.

Traduire ou faire traduire Doomi Golo dès sa sortie aurait été une façon de donner raison à ceux qui ne reconnaissaient à ce malheureux roman aucun droit àune aventure solitaire. Cet enfant mal aimé, que presque tout le monde voyait mort-né, eh bien il fallait qu’il se débrouille tout seul pendant un certain temps. J’ai jugé que cinq ans, ce serait un délai raisonnable et Les petits de la guenon n’a en fin de compte vu le jour qu’en 2009.

Cela montre à quel point il faut se méfier des fausses évidences. Le chemin qui mène un auteur de l’une de ses langues à l’autre est tortueux et parsemé de pièges alors qu’il semble à première vue si droit et lumineux. Il ne s’agit pas simplement de jeter des passerelles entre Kocc Barma et Molière dans l’espoir de pouvoir gambader, le cœur léger, sur les deux rives de ses émotions. Le défi majeur est de réussir àconcilier les logiques – souvent en conflit ouvert – de production et de réception du texte.

J’ai fini par comprendre au fil du temps que l’essentiel ce n’est pas où va une œuvre littéraire mais d’où elle vient. Les tripes d’un écrivain, c’est quand même autre chose que les vitrines des libraires ou de vulgaires émissions de télé. Mal comprise, cette affirmation peut susciter équivoque et stériles controverses. Ne pas surestimer le rôle du lecteur, surtout contemporain, ce n’est pas se montrer arrogant ou succomber à la vieille et vaine tentation de l’Art pour l’Art. Sans être négligeable, le lectorat immédiat d’un auteur n’est assurément pas décisif. Les trafiquants de rêves essaient depuis toujours de nous en convaincre mais il ne faut pas les écouter. S’ils avaient raison, l’obscur et touchant Guy des Cars – bien plus lu que Sartre et Camus réunis – serait considéré comme l’écrivain français le plus important du vingtième siècle. Son succès est d’autant plus impressionnant qu’il s’est imposé à une époque bien moins globalisée que la nôtre. De nos jours, la réception du texte est un phénomène instantané. Autrement dit, la notion-clef reste plus que jamais la postérité et non le territoire où se donne à lire l’œuvre littéraire, la durée et non l’espace de son déploiement.

La fragmentation du roman originel, son odyssée culturelle, a donc beaucoup à voir avec l’époque au cours de laquelle le traducteur entre en jeu. Notre rapport aux mots – et donc leur sens – étant en perpétuelle évolution, le récit est chaque fois léché par le feu d’un nouveau volcan car il est comme tout ce qui vit, sensible aux lumières et ténèbres des mondes les plus secrets.

Avant de devenir Les petits de la guenon, Doomi Golo a appris à voler de ses propres ailes et s’est confronté aux difficultés, nombreuses, quasi insurmontables et souvent fatales aux rares romans écrits en langues africaines dans un environnement francophone hostile. Je suis à vrai dire devenu mon propre traducteur sans l’avoir voulu. Ce rôle ne m’a jamais paru aller de soi même si Cheik Aliou Ndao et Ngugi Wa Thiong’o ont ouvert la voie il y a plusieurs années. Ce qui me faisait hésiter, c’était du reste moins le rejet du principe de l’auto-traduction que la crainte de ne pas pouvoir me rendre disponible pour un travail intellectuel qui me semblait a priori impitoyable dévoreur de temps et d’énergie.

Puis le hasard, toujours si prompt à se mêler de ce qui ne le regarde pas a soudain complètement changé la donne.

C’était en 2005. Je vivais à Mexico où m’est parvenue un jour une invitation à une lecture publique programmée pour la fin de l’année suivante au Musée du Louvre. La lettre précisait que chaque année il était donné carte blanche à une personnalité culturelle d’envergure internationale pour qu’elle organise, un mois durant, des manifestations au Louvre en n’écoutant que son feeling du moment. Cette année-là Toni Morrison avait accepté de se prêter au jeu. Dans sa programmation figurait une après-midi de lecture à laquelle elle souhaitait que je participe.

Je suppose que Toni Morrison s’attendait à ce que je lise quelques extraits de Murambi, le livre des ossements, roman dont elle avait « porté », avec générosité, l’édition américaine. J’ai au contraire choisi de traduire en français un chapitre de Doomi Golo. Ce passage,intitulé pour l’occasion  Sur les traces de l’Aïeul, était et reste à mes yeux le plus important de Doomi Golo. Contrairement à ce que je redoutais, la traversée vers le français a été d’une déconcertante facilité. J’ai même pris un immense plaisir à procéder d’abord à une traduction littérale du chapitre en wolof puis à m’éloigner de plus en plus du résultat obtenu. Mon éditeur Philippe Rey, présent à cette lecture, m’a proposé à la fin de la soirée de poursuive ce travail de traduction en vue d’une publication en septembre 2008. J’ai immédiatement accepté avec enthousiasme. Pourtant deux semaines avant la date prévue pour la remise du manuscrit, je l’ai appelé à Paris pour lui dire ceci : « L’exercice s’est révélé bien plus difficile que prévu, je patauge, il me faut une année supplémentaire.» Nous nous sommes mis d’accord sur une nouvelle date de parution du livre, qui s’appelait déjà – soit dit en passant - Les petits de la guenon.

Nous avons réussi à tenir ce second délai mais Dieu que la tâche a été rude !

Lorsqu’on traduit de l’italien vers l’espagnol ou du bambara vers le pulaar, on est dans le même univers sonore et les codes culturels peuvent se faire harmonieusement écho. Dans ce cas-ci, je devais me débrouiller pour faire correspondre deux univers mentaux radicalement différents, les univers pris en charge par les langues wolof et française. Le meilleur exemple que je peux donner de la difficulté de la tâche, ce sont les trois premiers mots du roman : « Àddina. Dund. Dee. » Quoi de plus facile à rendre en français, a priori ? Cela donnerait : « Ici-bas. Vivre. Mourir. » Il est facile de voir que cela ne veut strictement rien dire. Il m’a fallu près de deux pages pour donner un peu d’allure à ces trois mots si chargés de sens et de tendresse en wolof mais complètement pétrifiés et d’une parfaite niaiserie en français. Il va de soi qu’entre le wolof et le français les vibrations de la parole ne sont pas les mêmes, pas plus que les silences et gestes qui l’accompagnent et infléchissent ses significations. Rien de nouveau sous le soleil, dira-t-on : depuis qu’il y a des hommes et qui traduisent, chacun sait bien que la littéralité est la voie royale vers le désastre, qu’il faut s’autoriser des écarts par rapport à l’original sous peine de mort littéraire. Mais le problème est bien plus sérieux. Ce qu’il faut s’employer à rendre ici, c’est bien moins le texte que le contexte qui le produit. Je parle ici de la relation qu’entretient chaque peuple avec les mots qui disent sa pratique et ses espérances. Pour faire saisir la difficulté à rendre efficacement l’ouverture de Doomi Golo, il me faut raccorder ses sonorités à ma propre enfance. Chaque fois en effet qu’il y a eu un décès parmi nos proches, ma mère a annoncé la nouvelle par ces trois mots tout simples : « Àddina. Dund. Dee. » Il suffit de les prononcer devant n’importe quel Sénégalais pour qu’il entende, comme moi-même jadis, le silence qui s’ensuit, la soudaine gravité de l’atmosphère en cet instant où chacun semble se souvenir bien malgré lui de la dérisoire précarité de l’existence humaine. Dans ce passage comme dans beaucoup d’autres, on touche du doigt un fait esthétique majeur, que l’on peut nommer, faute de mieux, le différentiel d’expansion entre les mots de deux langues si étrangères l’une à l’autre.

Pourquoi n’avais-je pas soupçonné tous ces écueils lors de la toute première traduction ? Je n’en ai aucune idée mais le fait est que du quartier de la Condesa à celui d’An Nasr, de Mexico à Tunis en somme, ce qui m’avait d’abord paru facile et plaisant est devenu un véritable chemin de souffrance. J’ai rapidement compris que mon projet initial de traduire Doomi Golo chapitre après chapitre ne fonctionnerait jamais. Je me suis alors acheté des bloc-notes pour m’y restituer dans un premier temps à moi-même l’ensemble du roman sans jamais me soucier des nuances, voire de la signification exacte des termes traduits, au fil du stylo en quelque sorte. La méthode comportait un double avantage. Elle me permettait d’abord de m’imprégner, chemin faisant, de la totalité du texte wolof, d’adhérer de toute la force de mes émotions à ses errances et soubresauts au lieu de le percevoir comme un récit ordonné et rationnel, ce qu’en vérité il n’est en aucune façon. Ensuite et surtout, cette manière de procéder est plus conforme à mes habitudes de créateur. Le fait est que, même pour un roman écrit en français, j’ai besoin d’un matériau brut, grossier, désordonné et surchargé, voire incohérent, avant de pouvoir commencer à travailler pour de vrai. Dans mon esprit, la phase d’écriture ne débute qu’au moment de la mise en forme,c’est-à-dire, paradoxalement, lorsque j’enlève du texte. Cela veut dire que j’ai besoin de connaître le parcours de mes personnages, les relations entre eux et le mouvement global du récit pour me sentir réellement maître de mon univers romanesque. Il va sans dire que cette fidélité au texte de départ n’était qu’un moyen de le subjuguer, d’endormir sournoisement sa vigilance pour mieux le trahir… C’est au demeurant dans cette possibilité de s’écarter de Doomi Golo que réside la différence entre l’auto-traduction et une traduction classique, réalisée par un tiers. Ce dernier, opérant sous la surveillance pesante et silencieuse de l’auteur, craint constamment de se faire accuser par celui-ci d’avoir manqué de respect à son récit voire de l’avoir dévoyé, au propre comme au figuré. Rien de tel ne m’est arrivé à aucun moment. Je me suis senti totalement libre. Je n’ai pas hésité par exemple à faire permuter deux chapitres. Imagine-t-on un traducteur normal se permettre une telle remise en cause de l’original ? C’est proprement impensable. De même je me suis dispensé de restituer un long passage – la rencontre entre Nguirane Faye et son ami d’enfance Baydi Gaye - par peur d’alourdir la structure du récit en français. Je n’ai pas pu résister non plus à la tentation d’ajouter à celui-ci une bonne vingtaine de pages. Dans Les petits de la guenon figurent en effet les personnages de Rodrigo Mancera et Babouin, en dialogue délirant sur le Rocher de Gibraltar, épisode-clef dont on ne trouve pourtant que de faibles traces dans Doomi Golo … Pourquoi ai-je éprouvé ce désir de radicale félonie ? Je ne saurais le dire, je sais simplement que l’envie était grande d’insérer ce nouveau chapitre dans le roman. Je me souviens toutefois très exactement de la manière dont ces images se sont imposées à moi. Dans Doomi Golo, Aatu Sekk, le personnage principal de cette partie du roman, seul dans un quartier abandonné de la ville pendant une guerre civile meurtrière, sur le point de mourir de faim et de trouille, torturé avec un cruel raffinement par deux petits singes surgis d’on ne sait où, prétend préparer sa revanche et se récite mentalement tout ce qu’il sait des chimpanzés, des gorilles, des ouistitis et de leurs semblables. Il en vient ainsi à évoquer le fait que sur l’île de Gibraltar – comme dans certaines villes d’Inde – ces animaux sont complètement mêlés à la population, qui a fini par ne même plus leur prêter attention. J’avais moi-même lu cela quelque part et le détail m’a suffi pour imaginer que les habitants du Rocher de Gibraltar, faute de pouvoir commercer plus avant avec les primates de l’ile, les connaissent et les reconnaissent, leur donnent des noms et les traitent comme des humains qu’ils sont tout de même un peu, aux dires des plus grands savants. J’y suis donc allé à fond et me suis aperçu en cours de délire que les quelques lignes sur les singes de Gibraltar pouvaient devenir une vingtaine de pages dans le texte français et que ce ton sarcastique y fonctionnait mieux que l’énumération ironique et distanciée choisie pour Doomi Golo.

Si Les petits de la guenon est sensiblement plus volumineux que l’original, c’est parce qu’il a fallu à maintes reprises référer discrètement le propos à l’espace culturel sans lequel il reste pâteux, flasque, sans énergie.Il est aussi arrivé, mais plus rarement, qu’un paragraphe entier en wolof, soit rendu par deux ou trois mots en français.

Au final, je n’ai jamais autant appris sur la création littéraire – et en particulier sur la mienne – qu’au cours de ce processus de traduction où je me découvrais à chaque seconde en train de traduire sans traduire tout en traduisant. Tout d’abord, j’ai bien compris à quel point il est vrai, pour reprendre le mot d’un linguiste, que traduire c’est passer non pas d’une langue à une autre mais d’un texte à un autre. L’exercice a consisté, en gros, à naviguer d’un monde bruyant, aux rythmes saccadés et fous, à un autre où les mots ne sont, pour dire le vrai, que des sourds-muets pompeux. Pendant l’écriture de Doomi Golo, des sonorités me sautaient à la figure, je n’avais pas affaire à des mots ou expressions sagement alignés entre les pages d’un dictionnaire mais a des êtres palpitants de vie.

Cela ne pouvait pas me laisser indemne.

La plupart des auteurs africains francophones prétendent qu’il leur est égal d’écrire en français ou dans leur langue maternelle. On fait mine de les croire par politesse mais chacun sait bien que la plupart d’entre eux ont passé l’essentiel de leur vie en France. Ils connaissent donc mal une langue à laquelle ils n’ont presque jamais été exposés et devraient se retenir d’en parler par simple honnêteté intellectuelle. J’avoue moi-même n’avoir pas été éloigné, pendant des années – en fait jusqu’au voyage au Rwanda – de cette position. Écrire puis traduire Doomi Golo du wolof au français m’a fait encore mieux mesurer l’effarante ampleur de la perte. Mais ce qui m’a le plus frappé, ça a été de me rendre compte si clairement et pour la toute première fois, que le romancier ne fait que répéter, à son insu, des paroles déjà entendues – en les retravaillant certes – et qu’il n’en crée presque jamais de nouvelles. La création romanesque restera pour tous, toujours, un mystère. Je crois pourtant pouvoir dire à partir de ma modeste expérience en ce domaine que seule compte la langue maternelle – ou alors la langue de vie – l’auteur. C’est avec elle qu’il la fait émerger du néant. Toute la question est de savoir qui est en mesure de déchiffrer les signes au moment même de leur surgissement, qui est en mesure de les déchiffrer par-dessus l’épaule de l’écrivain, à l’instant précieux où, se croyant seul au monde, il les fait trotter sur sa page blanche. C’est à ce lecteur potentiel, toujours si proche de ses émotions, que parle inconsciemment, et en priorité, l’auteur même quand, de bonne foi, il croit s’adresser à l’univers entier. Cela a forcément des effets sur son art. Et cet art est celui, difficile mais exaltant, d’offrir aux lecteurs deux romans à la fois différents et identiques, s’adressant d’un même mouvement à ce que chacun d’eux recèle en son « intimité close » de singulier et d’universel.

Per citare questo articolo:

Boubacar Boris DIOP, Écrire entre deux langues. De Doomi Golo aux Petits de la Guenon, Repères DoRiF n. 2 Voix/voies excentriques: la langue française face à l'altérité - volet n.1 - novembre 2012 - LES FRANCOPHONIES ET FRANCOGRAPHIES AFRICAINES FACE A LA RÉFÉRENCE CULTURELLE FRANÇAISE , DoRiF Università, Roma novembre 2012, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=40

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