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Louis Mercier

Un nouveau dictionnaire général de la langue française qui vient du Québec, mais pourquoi donc ?

Louis Mercier
Département de lettres et communications
Faculté des lettres et sciences humaines
Université de Sherbrooke, Québec, Canada
Louis.Mercier@USherbrooke.ca


Riassunto
L’autore fa un’analisi del recente Dictionnaire de la langue française : le français vu du Québec (DFVQ), oramai on line col nome di Usito. Partendo dall’analisi di alcuni dizionari generali prodotti in Francia, egli illustra l’ampiamento dell’apparato descrittivo della lingua francese del DFVQ, l’integrazione di elementi linguistici e culturali della realtà quebecchese e sottolinea l’importante contributo dato dal dizionario nell’evoluzione della rappresentazione lessicografica del francese quebecchese e delle sue varianti. Opera della contemporaneità, questo dizionario rappresenta anche, da parte della società quebecchese, un’affermazione tranquilla che tende all’apertura verso l’altro (la francofonia nel suo complesso) piuttosto che a un irrigidimento identitario.


Abstract
The author analyses the recent Dictionnaire de la langue française : le français vu du Québec (DFVQ), now on line as Usito. Starting from the analysis of some general dictionaries published in France, he focuses both on the enlargement of the descriptive apparatus of the DFVQ’s language and on the integration of linguistic and cultural elements belonging to the Quebecois reality. Moreover, the author underlines the important contribution given by the dictionary in terms of lexicographical representation of the French language not only in the Quebecois variety, but also in the other ones. A contemporary work, this dictionary also represents – according to the Quebecois community – a quiet affirmation, which tends to a broadening élan towards the Other (that is, francophony taken as a whole), rather than a hardening attitude on identitary positions.

Mots-clefs : langue française, français du Québec, dictionnaires du français, variation diatopique, lexicographie et socioculture.

Parole chiave : lingua francese, francese del Québec, dizionari di lingua francese, variazione diatopica, lessicografia e sociocultura

Key words : French language, Quebec French, french dictionaries, diatopic variation, lexicography and socioculture


Contrairement à ce que l’on aurait pu croire au lendemain de l’échec commercial du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA) et du Dictionnaire du français Plus (DFP), soit au début des années 1990, la source alimentant le courant généraliste de la lexicographie québécoise ne s’est pas tarie. Au début des années 2000, moins d’une décennie après ce vif revers naissait à l’Université de Sherbrooke le projet Franqus avec la mise en chantier d’un nouveau dictionnaire général du français entièrement produit au Québec1. Dès 2009, une version électronique pilote de ce dictionnaire, intitulée Dictionnaire de la langue française. Le français vu du Québec (FVQ) est diffusée en ligne gratuitement et mise à l’essai auprès de plusieurs milliers d’utilisateurs volontaires. À partir de mars 2013, cette version pilote laissera la place à la version commerciale d’une première édition complète, rebaptisée Usito, qui sera accessible sous forme d’abonnement annuel.
La réalisation de ce projet ambitieux se sera étalée sur une dizaine d’années et aura nécessité la collaboration de plus d’une soixantaine de personnes (rédacteurs, réviseurs, consultants et informaticiens) réunissant tout un éventail d’expertises complémentaires. En effet, tout au long de ses travaux de rédaction et de révision, l’équipe sherbrookoise de base a reçu l’appui de spécialistes de divers domaines, dont de nombreux chercheurs d’autres universités ainsi que des terminologues de l’Office québécois de la langue française. Par ailleurs, compte tenu du nombre de professionnels dédiés aux divers travaux linguistiques et informatiques nécessités par une telle entreprise, le FVQ n’aurait pas pu voir le jour sans l’important soutien financier du Gouvernement du Québec et de l’Université de Sherbrooke.
Qu’est-ce qui motive tout cet investissement humain et financier ? Pourquoi les Québécois ne pourraient-ils pas se contenter des dictionnaires généraux de la langue française, comme le Petit Robert et le Petit Larousse, que produisent et diffusent dans tout l’espace francophone les grandes maisons d’édition de l’Hexagone ? Les lexicographes québécois ne seraient-ils pas plus directement utiles à leur communauté s’ils concentraient plutôt leurs efforts vers la production complémentaire d’un dictionnaire de québécismes plus rigoureux ou plus complet que les répertoires différentiels actuellement disponibles ?
Dans un ouvrage collectif réunissant les témoignages de divers lexicographes de la francophonie, nous avons déjà dégagé -et illustré de nombreux exemples- ce qui nous semble constituer les principaux éléments de réponse à ces questions, à savoir les lacunes des dictionnaires généraux produits en France quant à la prise en compte de l’ancrage nord-américain de la langue française (MERCIER 2008). Dans la première partie de cet article (sections 1 et 2), nous revenons sur le sujet à la demande des responsables de ce numéro, mais en mettant l’accent cette fois sur la façon dont le FVQ vient combler ces lacunes. Dans la seconde partie de l’article (section 3), nous montrerons comment ce dictionnaire peut de surcroît contribuer à faire évoluer la représentation lexicographique de la langue française et de sa variation géographique.


1. Les limites descriptives des dictionnaires généraux produits en France

Si l’on veut bien comprendre les motivations de la lexicographie généraliste québécoise, les questions posées doivent être abordées avec tout le recul nécessaire pour pouvoir prendre la pleine mesure de ce qu’implique un projet de dictionnaire général. Il faut, en premier lieu, éviter de les aborder d’emblée sous l’angle trop étroit de la problématique normative, non pas parce qu’il s’agit là d’un aspect secondaire du projet, mais parce que, comme on le sait d’expérience, c’est l’aspect la plus sensible de la description2, celui qui se prête le moins facilement à une approche objective, celui enfin qui, une fois évoqué, risque d’oblitérer d’autres aspects tout aussi importants.
En fait, avant même de s’intéresser aux dictionnaires québécois eux-mêmes, il faut d’abord se tourner vers les dictionnaires généraux produits en France pour prendre objectivement conscience des limites de ce qu’ils ont à offrir au public québécois. Car c’est cette prise de conscience qui est à l’origine de tous les projets québécois de dictionnaires généraux, et cela depuis le tout premier du genre élaboré par Louis-Alexandre Bélisle au milieu du XXe siècle.
Mais cet exercice d’objectivation ne va pas de soi, surtout quand il s’agit d’ouvrages aussi fortement idéalisés que le Petit Robert et le Petit Larousse : dans le cadre de leur formation scolaire ou universitaire, les usagers québécois de ces dictionnaires n’ont généralement pas été incités à développer un esprit critique à l’endroit de ces imposantes figures d’autorité. Bien au contraire. C’est pourquoi l’illusion est encore très largement répandue au Québec, tant dans le grand public que dans les milieux langagiers, que les produits de la lexicographie française peuvent répondre de façon satisfaisante aux besoins des Québécois en matière de dictionnaires généraux, sauf peut-être en ce qui concerne la description de leurs particularismes.
S’il ne s’agissait que de combler les lacunes du PR et du PL quant au traitement des québécismes, le dictionnaire différentiel pourrait être envisagé comme un satisfaisant complément québécois aux dictionnaires généraux de l’Hexagone. Or, ces ouvrages présentent d’autres lacunes importantes par rapport à ce que le Québec, comme principale société francophone nord-américaine, est en droit d’attendre d’un dictionnaire général de sa langue, lacunes de divers ordres que seul un dictionnaire général québécois peut être en mesure de combler.
Rédiger le dictionnaire général d’une langue vivante est une entreprise descriptive plus complexe que ce qu’il en semble de prime abord. Elle met en jeu trois composantes de base étroitement interreliées :

-la langue comme premier et principal objet à décrire,
-le monde comme objet second, qu’on doit nécessairement évoquer pour préciser la valeur référentielle de la langue,
-et comme troisième objet, la socioculture, qui sous-tend tous les liens établis explicitement ou implicitement, consciemment ou inconsciemment, entre la langue et le monde décrits et l’ensemble de valeurs qui leur sont associées (composante sans laquelle le dictionnaire ne peut pas remplir sa fonction symbolique ou identitaire)3.

Et devant l’ampleur des objets à décrire, aucune entreprise lexicographique ne peut prétendre en donner une description complète. Il y a inévitablement des limites, des choix et des hiérarchisations qui s’imposent aux lexicographes, en fonction du projet éditorial envisagé et du public visé. Il ne peut donc être qu’illusoire de croire que, comme dictionnaires généraux du français appelés à couvrir ces trois composantes, le PR et le PL puissent servir le public québécois de façon totalement satisfaisante. Ces ouvrages ont été conçus d’abord et avant tout en fonction du public francophone européen et notamment du public français, ce qui ne peut manquer d’influencer en profondeur leur contenu. Leur description de la langue est principalement basée sur l’usage européen du français; quant à la description complémentaire qu’ils donnent du monde auquel cette langue fait référence et des valeurs socioculturelles qui lui sont associées, là encore, elle est, selon la perspective québécoise, démesurément centrée sur le point de vue et l’expérience de la France et de l’Europe4. Comme nous l’avons déjà démontré à partir de nombreux exemples puisés aux vocabulaires ornithologique et botanique (voir MERCIER 2008 et 2009), toutes les composantes du traitement lexicographique (nomenclature, définition, exemplification et mise en relation lexicale) proposé par le PR et le PL sont susceptibles de porter la marque d’une focalisation européenne, voire hexagonale.
Francophone depuis ses origines mais profondément nord-américain par son histoire et son environnement, le Québec a nécessairement développé un rapport particulier à sa langue et au monde, et donné naissance à une socioculture francophone originale. La lexicographie généraliste québécoise est tout naturellement motivée par le désir d’offrir au public québécois – et plus largement à tous ceux qui s’intéressent à la vie et à la culture de la francophonie nord-américaine –, une représentation intégrée de ces trois composantes, ce que l’on ne peut raisonnablement pas attendre des dictionnaires de l’Hexagone, ni de dictionnaires différentiels québécois. C’est à un dictionnaire général québécois qu’il revient de combler les lacunes de ces dictionnaires européens en ce qui a trait :
-à la description du français en usage au Québec (description à la fois de ses ressources lexicales et de sa propre dynamique normative),
-à la description du contexte québécois et de l’environnement nord-américain,
-et à la mise en valeur de la culture francophone québécoise et nord-américaine.
D’où le projet Franqus et la réalisation du Dictionnaire de la langue française. Le français vu du Québec.


2. Le FVQ pour repousser les limites de la description du français

Si, comme dictionnaire général québécois, le FVQ s’inscrit dans la lignée du dictionnaire de Bélisle, du DFP et du DQA, son approche descriptive se démarque nettement de celle adoptée par ses prédécesseurs et tout particulièrement de celle très contestée de son prédécesseur immédiat, le DQA. Ce que le FVQ propose, de façon générale, ce n’est pas de remplacer une focalisation hexagonale par une focalisation québécoise, mais plutôt d’élargir le cadre descriptif de la langue française de façon à pouvoir mieux intégrer le volet québécois et nord-américain de cette langue5. À partir de quelques exemples, nous montrerons comment se manifeste cette ouverture de la description, d’abord au niveau de la nomenclature puis au cœur même des articles. Nous verrons ensuite comment, au-delà des mots, le FVQ vient ouvrir une large fenêtre sur la culture québécoise, tant dans sa composante socioculturelle que dans sa production littéraire.


2.1 Ouverture de la description au niveau de la nomenclature

Nous ne nous attarderons pas ici sur la part d’enrichissement de la nomenclature qui est directement liée à l’intégration des québécismes. Il va de soi que, comparativement aux nomenclatures des dictionnaires de l’Hexagone, la nomenclature d’un dictionnaire général québécois fasse une plus large part aux particularismes géographiques qui caractérisent le français en usage au Québec. Et, comme cela a déjà été souligné, si les lacunes des dictionnaires hexagonaux ne tenaient qu’à cet aspect, elles pourraient largement être comblées par un bon dictionnaire de type différentiel. Nous nous intéresserons plutôt à l’ajout des ressources lexicales de base du français qui servent à nommer avec précision le contexte québécois et l’environnement nord-américain.
Pour illustrer rapidement ce type d’ajouts, nous donnerons quelques exemples de sous-ensembles de mots français qui sont directement associés à des référents nord-américains et dont le traitement a été systématisé de façon à mieux répondre aux besoins lexicaux de la société québécoise (voir la figure 1). Dans le premier cas, il s’agit de la série des noms ou adjectifs référant aux nations autochtones qui sont présentes aujourd’hui sur le territoire du Québec; vient ensuite la série des noms de variétés de pommes les plus largement cultivées et commercialisées dans l’Est du Canada, puis quelques séries de noms de passereaux indigènes de la même région. Les entrées cochées correspondent à des ajouts par rapport à la nomenclature du PR.

Figure 1. Enrichissement de la nomenclature.
Exemples de mots français directement associés à des référents nord-américains

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2.2. Ouverture de la description déployée dans les articles

Compte tenu de l’histoire de la lexicographie du français et de la position dominante que le français hexagonal occupe toujours par rapport aux autres variétés de français, il est normal que les articles des PR et PL continuent essentiellement à décrire les mots de cette langue en fonction du point de vue et de l’expérience de l’Hexagone. Or, comme le montrent divers articles du FVQ, la description du lexique français ne peut que profiter d’un élargissement de la perspective.


2.2.1. Prise en compte d’une plus large valeur référentielle des mots français

Les deux exemples suivants (voir les articles bruant et mélèze) illustrent le type de « raccourcis » ou « biais » définitoires relatifs à la délimitation ou à la localisation référentielle qu’on rencontre fréquemment sous la plume des rédacteurs du PL et du PR. Les segments en grisé, qui trahissent les limites de la zone de référence couverte par ces ouvrages, ne peuvent être perçus comme vrais qu’à l’intérieur du cadre restreint de l’Europe. Les segments définitoires correspondants du FVQ témoignent quant à eux d’une prise en compte référentielle nettement plus large qui leur permet d’être reçus comme vrais des deux côtés de l’Atlantique.

bruant
PL 2013
Petit passereau de l'Ancien Monde, dont une espèce est l'ortolan.
FVQ
Petit oiseau granivore se nourrissant au sol, généralement de la taille d’un moineau, à bec court et conique, à plumage brunâtre ou grisâtre, plus sombre sur le dessus et souvent strié, dont les espèces sont particulièrement nombreuses sur le continent américain.
mélèze
PR 2013
Grand conifère des montagnes d'Europe (pinacées), aux aiguilles fines, molles et caduques et aux cônes dressés.
FVQ
Grand conifère de l’hémisphère Nord, à port conique et à cônes dressés, dont les aiguilles, souples et disposées en petites touffes, jaunissent et tombent en automne;bois de cet arbre.

Dans les définitions du mot merle que proposent les deux dictionnaires européens (voir ci-dessous), on rencontre un autre cas de « raccourci » ou « biais » descriptif qui peut encore plus facilement devenir une source de confusion pour les lecteurs nord-américains de ces ouvrages.

Tabella2

merle
PR 2013
Oiseau passereau (passériformes), au plumage généralement noir chez le mâle, brun chez la femelle.
PL 2013
Oiseau passereau d'Europe et d'une partie de l'Asie, voisin de la grive, à plumage noir chez le mâle, brun chez la femelle.

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Compte tenu des précisions morphologiques qu’elles contiennent (dimorphisme sexuel et coloris du plumage, en grisé), ces définitions ciblent très étroitement l’espèce d’oiseau, très commune en France, dont le nom technique est merle noir. Or, cette espèce n’est pas présente sur le continent nord-américain où l’on rencontre plutôt une espèce très similaire à poitrine rousse, à laquelle les spécialistes donnent le nom technique de merle d’Amérique, mais que les Québécois désignent généralement du nom simple de merle6.
La distribution géographique exclusive de ces deux espèces explique tout naturellement cette spécialisation différente du mot merle de part et d’autre de l’Atlantique.
Parmi toutes les valeurs que le mot merle peut prendre en français, les PR et PL ne dégagent par leurs définitions que la seule valeur spécifique habituelle de ce mot dans le contexte hexagonal. Ils passent sous silence le fait qu’en français, le mot merle connaît aussi une valeur générique, qui d’une part sert de base aux noms techniques merle noir et merle d’Amérique et d’autre part sous-tend les emplois spécifiques européen et nord-américain correspondants. Cette omission, sans grande incidence pour les lecteurs européens, peut par contre avoir un effet insécurisant, voire perturbateur, pour les lecteurs nord-américains, à qui on ne fournit aucun point de repère pour situer objectivement leur emploi spécifique – c’est-à-dire pour établir son statut normatif – par rapport à l’autre emploi spécifique décrit comme « français ».
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À la lecture de l’article merle du FVQ, on voit clairement comment ce dictionnaire vient, auprès de ses lecteurs, combler les lacunes des dictionnaires européens et faire la lumière sur les diverses valeurs référentielles de cette dénomination. D’emblée la perspective est élargie, puisque la première définition de merle est utilisée pour introduire la valeur générique du mot, sa valeur de base actuelle en français, celle qui tisse un lien entre tous ses emplois. On constate en effet que toute précision relative au coloris du plumage est évacuée de la définition. Et c’est seulement après avoir dégagé cette valeur centrale que l’ouvrage fait état dans une remarque complémentaire des deux valeurs spécifiques déjà mentionnées que le mot est susceptible de prendre selon qu’il est utilisé en contexte québécois ou européen. Devant ce complément d’information, que vient éclairer le traitement subséquent des noms techniques7 merle d’Amérique et merle noir, les lecteurs québécois ne peuvent plus douter de la légitimité de leur emploi spécifique.


2.2.2. Prise en compte d’un plus large éventail d’emplois

Même si les PL et PR se sont adaptés déjà depuis plusieurs années au support numérique, leur mode de diffusion principal demeure l’imprimé, ce qui a comme conséquence de freiner leur enrichissement en raison de fortes contraintes matérielles, dont à l’évidence d’importantes contraintes d’espace. Le choix du support numérique et celui de la diffusion en ligne ont libéré le FVQ de ces contraintes. Il peut ainsi prendre en compte un plus large éventail d’emplois, notamment du côté de ceux qui sont plus directement liés au contexte socioculturel québécois et canadien. Comparativement à ce que proposent le PR et le PL (voir ci-dessous), l’article hockey du FVQ est assez éloquent quant au type d’enrichissement que peut apporter ce dictionnaire québécois8.

Hockey
PR 2013
Sport d'équipe, dont les règles rappellent celles du football, et qui consiste à faire passer une balle de cuir entre deux poteaux (buts), au moyen d'une crosse aplatie dans sa partie courbe. Hockey sur gazon.
▫ Hockey sur glace, où la balle est remplacée par un palet que se disputent deux équipes de six patineurs.
PL 2013
Sport d'équipe pratiqué avec une crosse.
Hockey sur gazon, qui oppose, sur un terrain recouvert de gazon synthétique, deux équipes de onze joueurs et se joue avec une balle que les joueurs tentent d'envoyer dans le but adverse.
Hockey sur glace,qui oppose deux équipes de six joueurs chacune et se joue avec un palet (appelé rondelle au Québec).

Alors que les deux dictionnaires européens s’en tiennent aux seuls noms des deux principales variétés de hockey (hockey sur glace et hockey sur gazon), le FVQ nomme et décrit quatre autres activités sportives ou ludiques dérivant du hockey sur glace, en plus de dégager les associations syntagmatiques les plus fréquentes du mot hockey (équipe de ~; joueur de~; partie, match de~; etc.).
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2.2.3. Représentation intégrée mais non confondue des ressources communes et des particularismes québécois

Quand, dans L’avalée des avalés, l’auteur québécois Réjean Ducharme a écrit pour son héroïne Bérénice le passage suivant « Je me débats contre moi-même comme une truite dans une épuisette », bien malin qui pourrait dire s’il pensait à la truite comme type précis de poisson (distinct de l’omble)ou comme type général (incluant l’omble)…; autrement dit, si Ducharme a utilisé le mot truite avec la valeur restreinte qu’on lui associe comme ressource commune du français ou avec la valeur plus large qu’on lui donne généralement au Québec… Est-il pertinent de chercher à établir la valeur (commune ou particulière) qui sous-tend le discours des Québécois quand, à l’instar des autres francophones, ils ont recours aux syntagmes courants pêcher ou taquiner la truite, truite fumée,filet de truite, etc. ?
Quand, au retour d’une excursion de pêche, les Québécois parlent du nombre de truites prises et qu’ils les départagent en truites arc-en-ciel (nom technique français) et truites mouchetées (nom usuel québécois de l’omble de fontaine), leur discours illustre là encore l’étroite intégration que connaissent dans l’usage québécois les deux valeurs légèrement différentes du mot truite. Pour dégager les emplois particuliers de ce mot au Québec, un dictionnaire différentiel n’aurait d’autre choix que d’effectuer un découpage artificiel entre tous les emplois de truite qui s’entremêlent naturellement dans le discours québécois.

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Seul un dictionnaire général peut prendre en compte tous ces emplois et en donner une représentation intégrée. Et comme on peut le constater à la lecture de l’article truite du FVQ, il est à la fois possible d’en donner une représentation intégrée tout en identifiant clairement les emplois caractéristiques de l’usage québécois (introduits par la marque géographique UQ ou le segment au Québec; c’est nous qui ajoutons ici le surlignement).


2.3. Ouverture sur la culture québécoise

Profondément imprégnés de la culture française, comme il va de soi, les dictionnaires généraux produits dans l’Hexagone ont peu de place à offrir aux autres cultures francophones, qui sont évoquées de façon très marginale et uniquement en lien avec la mention de leurs particularismes. C’est ainsi que le PR, reconnu pour la richesse de ses citations littéraires, ne recourt aux auteurs québécois que pour illustrer… des québécismes. Certes, comme Québécois, on peut se réjouir de la présence de ces quelques citations, qui viennent témoigner de l’existence d’une littérature québécoise, mais il est évident que ce petit corpus d’extraits ne peut suffire à rendre compte de la diversité et du dynamisme de la création littéraire québécoise d’expression française. Le PR ne peut donner de cette littérature qu’une représentation très partielle, comme il ne peut donner qu’une représentation très partielle et très fragmentée des autres composantes de la culture québécoise.
Seul un dictionnaire général produit au Québec peut offrir à la société québécoise une description du français apte à témoigner des liens riches et profonds qui unissent sa langue maternelle et sa culture, et qui fondent son identité. Seul un dictionnaire général produit au Québec peut remplir auprès de cette société une double fonction utilitaire et identitaire. Comme on peut le constater à la lecture de l’article oie du FVQ – long article qui ne mentionne qu’un seul québécisme (oie blanche) (voir ci-dessous le contenu de la première acception) –, ce dictionnaire a été conçu de façon à pouvoir remplir cette double fonction sans pour autant fermer la description du français au seul usage québécois de cette langue. Les éléments d’exemplification (exemples et citations)9 intégrés à cet article illustrent bien son effort de mise en valeur de la culture du Québec : ils ouvrent une large fenêtre sur son contexte socioculturel et sur sa culture littéraire.


2.3.1. Mise en valeur de la culture littéraire québécoise et de l’imaginaire culturel collectif

Deux des trois citations intégrées à cet article ont été extraites de grands classiques de la littérature québécoise : L’abattis de Félix-Antoine Savard (1943)et Au retour des oies blanchesde Marcel Dubé (1969)10; et le nom de cette pièce de théâtre de Dubé est également mentionné comme titre d’œuvre. Ces trois éléments d’exemplification viennent inscrire dans l’article autant de références à des valeurs établies de la culture littéraire québécoise.

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La citation de Savard est particulièrement riche puisqu’elle est porteuse d’un double contenu culturel : tout en témoignant de la production d’un auteur reconnu pour sa maîtrise de la langue, elle contribue de surcroît à introduire la figure inspirante de l’oie migratrice qui, au Québec, occupe une place de choix dans l’imaginaire culturel collectif11.


2.3.2. Mise en valeur de la socioculture québécoise

Les autres éléments d’exemplification contenus dans la première subdivision numérotée de l’article (section I.1), syntagmes et citation du quotidien montréalais La Presse, viennent quant à eux illustrer les principaux éléments plus pragmatiques de la socioculture québécoise qui sont associés au mot oie :
– l’oie sauvage comme gibier;
– les migrations d’oies sauvages comme signes du printemps et de l’automne;
– les lieux servant de principales haltes migratoires dans la vallée du Saint-Laurent (Cap Tourmente, Baie-du-Febvre, Montmagny);
– l’observation des oies sauvages en halte migratoire comme occasion de festivités ou de sorties dans la nature.


2.3.3. Mise en évidence de l’ancrage sociolinguistique des mots décrits

Comme on le voit, la zone d’exemplification du FVQ est exploitée de façon à mettre en valeur l’ancrage des mots décrits dans la culture littéraire et la socioculture du Québec. Ajoutons à cela qu’elle peut aussi servir à mettre en évidence l’ancrage sociolinguistique des mots décrits, comme on peut le constater à propos des dénominations synonymiques oie blanche et oie des neiges. Ainsi, les deux exemples d’emploi de la dénomination usuelle oie blancheLe Festival de l’oie blanche de Montmagnyet « Au retour des oies blanches »(pièce de M. Dubé) – viennent témoigner de son plus ancien et plus fort ancrage dans la vie culturelle, alors que la citation de La Presse rend compte du caractère plus technique ou plus officiel du terme oie des neiges (d’emploi relativement plus récent au Québec).

Compte tenu de l’ensemble de la démonstration qui précède, la réponse à notre questionnement de départ s’impose déjà avec évidence : entreprendre au Québec la réalisation d’un dictionnaire général de la langue française, c’est vouloir doter la collectivité québécoise de l’outil lexicographique le mieux adapté à son désir légitime de s’épanouir linguistiquement et culturellement comme une société nord-américaine et francophone à part entière. Sur le marché québécois des dictionnaires, le FVQ vient enfin remplir le grand vide lexicographique creusé par le vieillissement du dictionnaire de Bélisle et par l’échec commercial du DFP et du DQA.
Dans la suite de cet article, nous nous intéresserons à une autre motivation de la lexicographie généraliste québécoise, soit celle d’agir sur la représentation lexicographique de la variation géographique du français. Sur ce point, nous verrons comment le FVQ se distingue nettement de ses prédécesseurs, marquant ainsi une nouvelle étape dans l’évolution de la lexicographie généraliste québécoise.


3. Le FVQ pour faire évoluer la représentation lexicographique de la langue française et de sa variation géographique

Le dossier de presse du Petit Larousse 2013, largement axé sur l’enrichissement de la nomenclature, fait état entre autres de l’ajout dans ce dernier millésime d’une quinzaine d’emplois identifiés comme des particularismes géographiques : quatre mots associés à des régions de France, un antillanisme, un africanisme, deux belgicismes, trois helvétismes et cinq québécismes, dont la somme correspond à près de 10 % des ajouts annoncés. Selon les dépouillements de Camille Martinez, la même année, le Petit Robert aurait ajouté à sa nomenclature dix-huit particularismes géographiques dont une dizaine de québécismes (identifiés par les marques Québec ou Canada).
Voilà plus d’une quarantaine d’années que les dictionnaires généraux produits en France ont commencé – timidement d’abord, puis de façon plus affirmée – à émailler leur description du français de mots provenant de diverses régions de France et des quatre coins de la francophonie, dont une large proportion de particularismes du Québec, de la Belgique et de la Suisse. On doit donc reconnaître qu’au cours des dernières décennies, le PL et le PR ont contribué de façon significative à développer l’illustration de la variation géographique qui affecte le français en France et hors de France. Mais il serait illusoire de penser que ce développement modifie en profondeur la représentation de la langue française et de sa variation géographique que véhiculent ces deux dictionnaires généraux.


3.1. La représentation du français et de sa variation dans les dictionnaires de l’Hexagone

En dépit de cette plus grande ouverture à la variation géographique du français, le PR et le PL s’en tiennent à une approche traditionnelle ou classique de la langue française, essentiellement centrée sur l’usage hexagonal de cette langue. Cet usage hexagonal, pris comme centre, est décrit comme l’essence même de la langue française, avec laquelle il se confond en tous points12, alors que les autres usages francophones, relégués à la périphérie, ne sont évoqués que par le biais d’un nombre relativement limité de particularismes géographiquement identifiés (voir la figure 2).
Par rapport à la description amalgamée de la langue française et de l’usage hexagonal, les autres usages francophones ne sont évoqués que comme de petits inventaires annexes d’emplois marginaux, un peu sur le même pied que les usages régionaux de France. Comme elle épouse le point de vue de la société française, cette représentation est tout à fait appropriée dans un dictionnaire destiné à ce public; elle ne devient problématique que lorsqu’elle est diffusée sans adaptation hors de l’Hexagone, notamment auprès d’autres publics de langue maternelle française qui, en raison de leur histoire et de leur expérience particulières, ont développé un point de vue légèrement différent sur ce qui constitue l’essence de cette langue internationale. C’est le cas lorsque le PR et le PL sont exportés au Québec sans adaptation et qu’ils y sont présentés comme les véhicules objectifs du patrimoine linguistique commun de la francophonie. La représentation de la langue française et de l’usage québécois du français que véhiculent ces dictionnaires ne peut manquer d’avoir des effets perturbateurs (ne serait-ce qu’un effet de marginalisation) sur la façon dont les Québécois perçoivent et évaluent leur propre usage de cette langue.

Figure 2. Représentation traditionnelle du français véhiculée par les dictionnaires de l’Hexagone

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3.2. Le brusque renversement de perspective proposé par les précédents dictionnaires québécois (DFP et DQA)

Il y a une vingtaine d’années, deux dictionnaires généraux réalisés sous la direction de lexicographes québécois, le DFP (Claude Poirier) et le DQA (Jean-Claude Boulanger), ont cherché à faire évoluer le cadre descriptif du français et de sa variation géographique en proposant au public québécois une toute nouvelle représentation de cette langue. Marquée par l’audace, cette représentation proposait un renversement de la perspective en amalgamant totalement la description de la langue française à celle de son usage québécois d’une part et d’autre part, en marquant comme périphériques les particularismes de son usage hexagonal – seul autre usage pris en compte dans la description13 (voir la figure 3).
Ce choix éditorial, théoriquement fondé mais introduit sans doute trop brusquement et insuffisamment adapté à l’ensemble des préoccupations normatives québécoises, a soulevé de vives critiques qui ont rapidement coupé la voie à toute réédition de ces ouvrages14. Le DFP et le DQA n’ont vraiment tenu compte que d’une seule des deux aspirations fondamentales exprimées dans la société québécoise en ce qui a trait à la description de sa langue, celle de disposer d’un dictionnaire général bien ancré dans le contexte québécois et capable de rendre compte de son rapport particulier à la langue française et donc de sa norme interne.

Figure 3. Renversement de la perspective proposée par le DFP et le DQA

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Si le DFP et le DQA ont essayé, chacun à sa façon, de répondre à cette volonté d’affirmation du Québec comme société francophone à part entière, ils ont par contre sous-estimé sa volonté d’ouverture sur le monde et d’adaptation à la scène internationale15. Leur talon d’Achille a été de ne pas tenir compte suffisamment de son besoin complémentaire d’être informé sur la norme externe, celle qui prévaut à l’extérieur du Québec. C’est pourquoi la non-identification des québécismes a été rapidement dénoncée comme un facteur de ghettoïsation linguistique.


3.3. Le prudent élargissement de perspective proposé par le FVQ

À l’instar du DQA et du DFP, le FVQ entend mettre à la disposition du public québécois une représentation du français adaptée à son expérience et à son point de vue nord-américains, mais en adoptant cette fois une position intermédiaire entre les précédents dictionnaires généraux québécois et les dictionnaires généraux de l’Hexagone. Pour adopter cette position intermédiaire, il a dû abandonner le mode classique de représentation basé sur une « simple » opposition entre le centre (usage central décrit comme un système) et sa périphérie (autres usages marginalisés, réduits à quelques particularismes géographiquement marqués).
Ce que propose le FVQ, c’est une description élargie du français qui prend en compte, sans leshiérarchiser mais en les caractérisant explicitement, les deux usages géographiques de cette langue qui intéressent les Québécois au premier chef, soit le français du Québec et celui de l’Hexagone16, généralement perçu comme la source de la norme internationale17.

Figure 4. Élargissement de la perspective proposée par le FVQ

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Elle intègre donc trois sous-ensembles de ressources lexicales, dont deux géographiquement marqués (voir la figure 4) :
- le plus grand sous-ensemble, qui établit la base de la description, est formé des ressources du français que les usages québécois et hexagonal ont en partage ;
- le deuxième sous-ensemble correspond aux ressources qui caractérisent l’usage québécois par opposition à l’usage hexagonal (tel que décrit par les PR et PL notamment) et que le FVQ identifie par la marque UQ ;
- le troisième sous-ensemble est constitué des ressources qui caractérisent l’usage hexagonal par opposition à l’usage québécois et que le FVQ identifie par la marque UF18.


3.4. Les marques de caractérisation géographique UQ et UF

Comme l’indiquent clairement les bulles explicatives que les lecteurs du FVQ peuvent appeler d’un simple clic de leur souris, les marques UQ et UF ne doivent pas être interprétées comme des indicateurs de distribution géographique exclusive, mais plutôt comme de simples indicateurs de caractérisation, basé sur l’observation des corpus lexicographiques et textuels de référence19.

Bulle explicative de la marque UQ

Bulle explicative de la marque UF

Emploi caractéristique de l’usage au Québec
Emploi caractéristique de l’usage en France
Dire d’un emploi qu’il est caractéristique de l’usage au Québec signifie qu’il peut contribuer à distinguer le français qui a cours au Québec de celui qui a cours en France.
Dire d’un emploi qu’il est caractéristique de l’usage en France signifie qu’il peut contribuer à distinguer le français qui a cours en France de celui qui a cours au Québec.
Cela n’implique pas que cet emploi soit exclusif à l’usage québécois. Il peut également avoir cours dans d’autres aires francophones, notamment celles voisines du Québec.
Cela n’implique pas que cet emploi soit exclusif à l’usage français. Il peut également avoir cours dans d’autres aires francophones, notamment celles voisines de la France. Si cet emploi est attesté au Québec, sa fréquence est relativement basse dans les corpus écrits québécois.
Les emplois portant la marque UQ sont généralement absents des dictionnaires produits en France; quelques-uns y sont mentionnés, mais clairement identifiés comme particularismes du Québec ou du Canada.
Les emplois portant la marque UF sont généralement répertoriés sans marque géographique dans les dictionnaires produits en France.
Les emplois portant les marques UQ ou UF sont généralement associés à des renvois qui permettent de faire le pont entre ces particularismes et les autres ressources lexicales du français.
VOIRMarques de répartition géographique.
Les emplois portant les marques UQ ou UF sont généralement associés à des renvois qui permettent de faire le pont entre ces particularismes et les autres ressources lexicales du français.
VOIRMarques de répartition géographique.

Pour être plus précis, ces marques ne sont pas exploitées comme des indicateurs de caractérisation géographique absolue, mais comme des indicateurs de caractérisation relative, valables uniquement dans le cadre de l’opposition France <-> Québec qui a été privilégiée. Ce qui signifie que la marque UF n’exclut pas la possibilité que les emplois généralement associés à la France par les Québécois puissent être en usage dans d’autres pays francophones d’Europe ou d’autres continents, tout comme la marque UQ n’exclut pas la possibilité que les emplois associés au Québec puissent également avoir cours dans d’autres régions francophones du Canada.
Le fait de dégager explicitement non pas un seul, mais deux sous-ensembles géographiquement marqués modifie en profondeur la représentation lexicographique de la variation géographique du français, qui n’apparaît plus comme un phénomène périphérique et donc marginalisant. Le sous-ensemble non marqué ne correspond plus à un centre dominant, mais à une zone commune. Et au-delà de cette zone commune, les deux sous-ensembles UQ et UF se répondent comme deux manifestations attendues de la variation géographique qui affecte inévitablement toutes les langues que l’histoire a implantées sur divers continents. Si les dictionnaires de l’Hexagone continuent à véhiculer du français l’image d’une langue fortement monocentrique – pourvue d’un seul centre générateur de norme –, le FVQ brosse de la dynamique normative un tableau plus complexe qui correspond davantage à la situation québécoise. Si les Québécois savent que tout ce qui se dit au Québec ne peut pas être reçu en France, s’ils savent qu’à l’échelle internationale la norme québécoise n’a pas le même poids que la norme émanant de l’Hexagone, ils savent également que tout ce qui se dit en France n’est pas forcément perçu comme recevable au Québec, ne serait-ce qu’en raison de la valeur symbolique qui est associée à sa norme interne.
Nous donnons en annexe quelques spécimens d’articles permettant d’illustrer, d’une part, l’utilisation des marques UQ et UF qui serventà identifier les particularismes de type géolinguistique et, d’autre part, l’utilisation complémentaire des indicateurs contextuels qui servent à introduire les emplois qui, sans être des variantes géolinguistiques, s’insèrent dans un cadre de référence proprement québécois ou français (termes relevant d’une terminologie administrative québécoise ou française; noms de référents typiquement québécois ou français, etc.). C’est nous qui surlignons.
Nous reprenons d’abord quelques cas classiques d’opposition géolinguistique Usage du Québec <-> Usage de France. Les articles mitaine et moufle présentent dans leurs premières acceptions un cas très simple de variation de type lexical. On notera que les emplois sont caractérisés par les marques UQ et UF, mais non hiérarchisés, puisque la définition est la même. Les renvois qui suivent cette définition permettent de faire le pont entre les deux particularismes. Les articles bleuet et myrtille présentent un autre cas de variation lexicale (dénomination des airelles à fruits bleu noir ou de leurs fruits) qui fait appel à une présentation plus nuancée du côté de myrtille. L’emploi spécifique de myrtille pour désigner l’airelle myrtille qui pousse en France ainsi que son fruit est assez largement connu au Québec de nos jours pour ne plus être présenté comme un particularisme de l’usage hexagonal du français (pas de marque UF); c’est d’ailleurs la seule dénomination précise de ce fruit disponible en français. Par contre, l’emploi en France de myrtille comme générique pouvant désigner toutes les airelles bleu noir (même celles d’origine nord-américaine) est marqué UF et présenté comme l’exact pendant du générique québécois bleuet marqué UQ. L’article bleuet illustre également le traitement de la variation de type sémantique (UF « centaurée à capitules bleus » <-> UQ « airelle à fruit bleu noir »).
Dans les articles qui suivent, on constate que les mots baccalauréat et pouding n’ont pas été présentés comme des particularismes géolinguistiques, mais plutôt comme des ressources de base de la langue française qui peuvent prendre des valeurs référentielles différentes selon leur contexte d’emploi. En établissant une distinction nette entre les particularismes géolinguistiques du Québec et de la France d’une part et d’autre part les emplois contraints par un cadre de référence québécois ou français, le FVQ contribue également à faire évoluer la représentation de la variation géographique du français.


4. En guise de conclusion

Si les dictionnaires de la langue française produits en France, comme le PR et le PL, peuvent jouer pleinement leur rôle de dictionnaire général auprès de la société française, c’est qu’ils véhiculent de cette langue, de son rapport au monde et à la culture une description à laquelle le public français peut globalement s’identifier. Ils ne peuvent évidemment pas jouer aussi pleinement leur rôle auprès de la société québécoise dont l’identité francophone est fortement marquée par un environnement nord-américain, par une histoire et une socioculture particulières.
Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant qu’au Québec, même après l’échec du DFP et du DQA, des lexicographes continuent à travailler à la réalisation d’un dictionnaire général conçu spécifiquement pour le public québécois, de façon à ce que ce public puisse enfin disposer d’un ouvrage de référence linguistique apte à remplir pleinement sa double fonction utilitaire et identitaire. Les lexicographes qui ont produit la première édition du Dictionnaire de la langue française. Le français vu du Québec partagent globalement les motivations de leurs prédécesseurs québécois, mais comme on l’a vu à partir des quelques articles reproduits ici, c’est par une approche différente qu’ils ont cherché à repousser les limites de la description du français et à faire évoluer la représentation de la variation géographique au sein de cette langue.


Références bibliographiques :

D’AMICO, Serge, Le traitement des francismes dans les dictionnaires usuels québécois : du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1992) au Dictionnaire de la langue française. Le Français vu du Québec (2009), mémoire de maîtrise, Sherbrooke (Québec), Université de Sherbrooke, Sherbrooke (Québec), mars 2013.

FREY, Claude, « Les structures lexicographiques dans les dictionnaires francophones, une rencontre symbolique des mots et des cultures », in Actes de Penser la francophonie : concepts, actions et outils linguistiques, Ouagadougou (Burkina Faso), du 31 mai au 1er juin 2004, Editions des Archives contemporaines–AUF, Paris, 2004, p. 197-210.

MARTINEZ, Camille, « Mots nouveaux des dictionnaires », section du site web du Club d’orthographe de Grenoble, consultée le 8 janvier 2013 :
http://www.orthogrenoble.net/page-de-camille-club-orthographe-grenoble.html

MERCIER, Louis, « Travailler depuis le Québec à l'émancipation de la lexicographie du français », in BAVOUX, Claudine (dir.), Le français des dictionnaires. L'autre versant de la lexicographie, Louvain-la-Neuve / Paris, De Boek–Duculot (coll. « Champs linguistiques »), 2008, p. 289-306.

MERCIER, Louis, « Le traitement des noms d'espèces naturelles dans un dictionnaire québécois ouvert à la variation topolectale et à la différence de contextes référentiels », in HEINZ, Michaela (éd.), Le dictionnaire maître de langue. Lexicographie et didactique, Actes des « Deuxièmes journées allemandes des dictionnaires »(Klingenberg am Main, Allemagne, juillet 2006), Berlin, Frank & Timme (coll. « Metalexikographie »), 2009, p. 179-208.

POIRIER, Claude, « Les variantes topolectales du lexique français: propositions de classement à partir d'exemples québécois », in FRANCARD, Michel, LATIN, Danièle, Le régionalisme lexical, Louvain-la-Neuve, De Boek–Duculot (coll. « Champs linguistiques »), 1995, p. 13-56.

PÖLL, Bernhard, « La querelle autour de la norme du français québécois : quelques réflexions sur un débat de sourds », in ERFURT, Jürgen, BUDACH, Gabriele (éds), Standardisation et déstandardisation. Estandarización y desestandarización. Le français et l’espagnol au XXe siècle. El francés y el español en el siglo XX, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2008, p. 99-112.

Dictionnaires
Bélisle = BÉLISLE, Louis-Alexandre : Dictionnaire général de la langue française au Canada, Québec, Bélisle Éditeur, 1957 ; (2e édition, 1971) ; (3e édition, Dictionnaire nord-américain de la langue française, Montréal, Beauchemin, 1979).
DFP = Dictionnaire du français plus, à l’usage des francophones d’Amérique, sous la responsabilité de A. E. SHIATY, avec Claude PORIER comme rédacteur principal et avec le concours de Louis MERCIER et de Claude VERREAULT, Montréal, Centre éducatif et culturel inc., 1988.
FVQ = Dictionnaire général de la langue française. Le français vu du Québec, version pilote du dictionnaire Usito, consultable en ligne de 2009 à mars 2013 à l’adresse suivante : franqus.ca/dictio/
DQA = Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Langue, histoire, géographie et culture générale, rédaction dirigée par Jean-Claude BOULANGER, supervisée par Alain REY, Saint-Laurent (Québec), DicoRobert inc., 1992 ; (2e édition revue et corrigée, 1993).
PR = Le Petit Robert 2013, en version électronique, Paris, Le Robert.
PL = Le Petit Larousse illustré 2013, Paris, Larousse (2012). [Dossier de presse consultable en format numérique à l’adresse suivante : http://www.editions-larousse.fr/Service_Presse/Communique/PDF/PL2013_dossier_de_presse.pdf].
Usito. Parce que le français ne s'arrête jamais, sous la direction éditoriale d'Hélène CAJOLET-LAGANIÈRE (dir. gén.) et de Pierre MARTEL, sous la direction informatique de Chantal-Edith MASSON et avec le concours de Louis MERCIER, version commerciale du dictionnaire FVQ, consultable sur abonnement à partir de mars 2013 [pour accès au dictionnaire et présentation générale de l'ouvrage, voir www.usito.com].



Annexes
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mercier_annexes_3
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1 On se rappellera que les trois précédents dictionnaires généraux québécois (Bélisle, DFP et DQA) ont été réalisés à partir de dictionnaires produits en France (respectivement le Littré-Beaujean, le Dictionnaire Hachette de la langue française et le Micro Robert) et qu’ils résultent d’une adaptation québécoise de ces ouvrages.

2 Pour une synthèse intéressante des tenants et aboutissants de la « querelle autour de la norme du français québécois » qui est associée à la production au Québec de dictionnaires généraux, voir PÖLL 2008.

3 Sur l’importance pour les dictionnaires « francophones » d’établir une « rencontre symbolique des mots et des cultures », voir notamment FREY 2004.

4 Dans cet article, nous ne prendrons en compte que l’expérience et la perspective québécoises, mais quand ils soulignent l’eurocentrisme ou le francocentrisme des dictionnaires de l’Hexagone, les lexicographes québécois ne font que joindre leurs voix à celles, nombreuses, des lexicographes qui sont engagés dans la description des autres usages de la francophonie.

5 Nous verrons plus loin que cette volonté de proposer une description élargie du français se traduit par une approche très originale de sa variation géographique.

6 Cet oiseau est également connu au Québec sous le nom usuel de rouge-gorge.

7 En élargissant sa description aux principaux noms techniques des espèces naturelles (autre trait original de sa pratique), le FVQ permet d’établir beaucoup plus clairement la valeur référentielle des dénominations usuelles de ces espèces, et notamment des espèces nord-américaines.

8 Sans parler du réajustement important de l’approche définitoire qui s’impose quand on s’adresse à un public québécois pour qui le hockey (sur glace) est un sport national (abandon de la comparaison avec le football/soccer, rejet des termes crosse et palet).

9 La majeure partie des 36 000 citations mentionnées dans la première édition du FVQ proviennent de textes québécois. Contrairement à la pratique du PR, le FVQ ne signale qu’en deuxième acception l’emploi spécifique du mot oie au sens de « oie domestique », avec la syntagmatique usuelle de cet emploi (Engraisser les oies.Gavage des oies.Confit d’oie.Foie gras d’oie.Graisse d’oie, etc.).

10 La citation de Dubé – « Mais non, t'es une oie blanche... rien d'autre qu'une petite oie blanche qui se donne des airs méchants » – vient illustrer le sens « personne très sotte » (troisième acception) qui n’est pas reproduit ici.

11 Comme le démontre la reprise récente de ce thème par le groupe québécois de nouvelle musique traditionnelle Mes aïeux dans la chanson intitulée Les oies sauvages qui est directement inspirée du texte de Savard.

12 C’est cet amalgame lexicographique que Claude Poirier (1995 : 26) désigne très pertinemment du terme de français de référence.

13 Nous reviendrons plus loin sur l’exclusion méthodologique de tout autre usage francophone.

14 Nous ne pouvons pas nous attarder ici sur les autres aspects de la pratique du DQA qui ont également contribué à son échec, dont la brusque ouverture de la nomenclature à de nombreux emprunts critiqués et québécismes mal perçus socialement.

15 L’expérience a démontré que, de façon générale, le public québécois attend d’un dictionnaire général fait au Québec qu’il réponde à toutes ses questions sur la langue, même si la réponse à certaines de ces questions est disponible par ailleurs dans d’autres ouvrages (PR, PL, dictionnaires différentiels et normatifs québécois).

16 Dans sa première édition, le FVQ ne fait mention d’autres usages nord-américains ou européens du français dans ses articles qu’à titre exceptionnel, pour diverses raisons dont notamment l’absence de descriptions lexicographiques suffisamment étendues de ces variétés pour permettre aux lexicographes québécois d’en rendre compte clairement. Toutefois, l’ouvrage comporte trois annexes respectivement consacrées aux particularismes des français acadien, belge et suisse.

17 Ce qui s’explique entre autres par le statut dominant de la variété hexagonale au sein de la francophonie et par sa très large diffusion à l’échelle internationale, sans oublier le traitement lexicographique privilégié qui lui est traditionnellement réservé.

18 À propos de la caractérisation des particularismes de l’usage hexagonal dans les dictionnaires généraux québécois et des aspects méthodologiques de la pratique du FVQ à ce sujet, voir D’Amico 2013. Contrairement à la marque (France) ou (surtout en France) du DQA, la marque UF du FVQ ne sert à identifier que les particularismes géolinguistiques; les statalismes et autres emplois étroitement associés au contexte référentiel hexagonal sont identifiés quant à eux à l’aide d’autres indicateurs contextuels, comme cela sera illustré plus loin.

19 D’Amico 2013 donne plusieurs exemples de mise à profit des corpus textuels pour évaluer la pertinence de l’emploi de la marque UF.

Per citare questo articolo:

Louis Mercier, Un nouveau dictionnaire général de la langue française qui vient du Québec, mais pourquoi donc ?, Repères DoRiF n. 2 Voix/voies excentriques: la langue française face à l'altérité - volet n.2 - juillet 2013 - AUTOUR DU FRANÇAIS QUÉBÉCOIS : PERSPECTIVES (SOCIO-)LINGUISTIQUES ET IDENTITAIRES , DoRiF Università, Roma juillet 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=81

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